18 janvier 2010

Et nous autres

Dimanche matin, je me suis réveillée dans un bon petit lit douillet. Dimanche matin, j'ai pris un bon petit déjeuner. Dimanche matin, je suis allée à la Cité de la Musique écouter le quatuor Ysaÿe dans le cadre de la 4e Biennale de Quatuors à cordes. Dimanche midi, j'ai bien déjeuné. Ensuite, j'ai joué Iron Maiden (Journeyman et Rainmaker) du piano pour me défouler. Dimanche, j'ai fait un peu d'ordi. Dimanche, j'ai fait le reste mes devoirs in extremis, en écoutant un disque de Alice in Chains, assez bon groupe de metal. Dimanche j'ai travaillé mon violon. J'ai passé une très bonne journée. Hier j'ai suivi des cours insipides sur Mme Sévigné, sans doute très respectable mais qui m'énerve un peu avec ses ragots du style : la mésalliance de la Grande Mademoiselle avec M. de Lauzun. La prof d'anglais et celle d'allemand sont aussi nulles l'une que l'autre, mais chacune à leur manière. On fait la Révolution Française en Histoire, avec la DDHC qui parle d'égalité, de liberté, de droit à la propriété, à la sécurité. Haha. La Grande Peur. Haha. La prise de la Bastille. Haha. Le Serment de Trucmuche. Haha. Tu me fais bien rire, Monsieur Histoire-Géo.
Pendant ce temps à Haïti, on enterre ses morts. Les gens partent à 5 heures de route de Port-au-Prince entassés dans des bus. On retrouve chaque minute un nouveau cadavre sous les décombres. Toutes les 2 minutes, de nouveaux morts arrivent au cimetière. Pendant ce temps à Haïti, tout est déchiré, tout est perdu, tout est fini, tout est brisé. Les familles sont éparpillées, les gens apprennent la perte de 5 ou 6 proches. Pendant ce temps à Paris des Haïtiens attendent désespérément des nouvelles de leurs proches. Et la fête continue.

Ce qui m'a fait pleuré, curieusement, au 20 heures hier soir, c'est l'espoir de ces gens. Ces gens qui improvisent une messe en dansant et en chantant et en tapant des mains. Ces gens dans des vêtements multicolores. Ces gens qui sourient. Qui rient. Ces enfants qui prient les yeux fermés. Tout ça dans le noir complet et dans les larmes de douleur. Tout ça pour quelqu'un d'inconnu mais dans lequ en lequel ils remettent le Rien qui leur reste. Tout ce courage dans les yeux.
Ce qui m'a fait pleuré aussi, c'est de voir le journaliste enchaîner joyeusement sur la politique en France, qu'est-ce qu'on s'en fout, le sport, qu'est-ce qu'on s'en fout, le film sur Gainsbourg, qu'est-ce qu'on s'en fout encore plus (excusez moi, mais un type qui fait Shebam Wiz dans son comic-strip, ce n'est pas un poète), même si ça doit être un beau film vu que c'est fait par Joann Sfar. A la radio, c'était aussi le festival de flamenco. Mais bordel, quoi. Dans Metro, à la Une ce matin, c'était Ségo. Mais qu'elle aille se rhabiller l'autre tordue là-bas avec sa campagne débile !
Et puis, Haïti, toujours dans le besoin, n'est-ce pas, toujours dans la misère, hein ? Ben oui, mais au lieu de souligner ça sans arrêt, parce que c'est ce qu'on a envie d'entendre sur un pays à majorité noire (pays noir = pauvreté, bien entendu). Sauf qu'il faudrait aussi raconter l'histoire d'Haïti. Comment la France, à l'époque de Charles X, leur a fait payer, en argent, leur indépendance. Parler des richesses culturelles d'Haïti. La poésie, par exemple. Montrer combien les poètes sont importants là-bas. Arrêter de penser que les artistes sont des cons parce que ce sont généralement eux qui font la fierté et l'identité d'un pays.
Et aussi que les chefs d'Etat arrêtent d'aller empêcher les secours d'atterrir là-bas avec leurs avions, histoire de montrer qu'ils font quelque chose et qu'ils sont très gentils. Et puis, m'a fait remarquer mon père, la garde de Sarko, là-bas, c'est des militaires qui pourraient aider à dégager des gens des gravats. Mais non. Sarkoléon a décidé qu'il irait en Haïti, même si ça fait ch... tout le monde.

Et nous autres, impuissant devant tant de bêtise gouvernementale et devant tant de douleur, devant tant de vies foutues, devant des corps entassés et ouverts de poussière, oubliés dans un coin de rue parce que depuis six jours, c'est le paysage quotidien. Et nous autres. Demain j'ai un passionnant cours de physique sur les atomes, les formules chimiques et le sulfate de cuivre anhydre. Demain je vais me taper une heure d'allemand avec Mme L. à parler d'accusatif et de subordonnées avec ,weil, retour en arrière. Demain je vais à l'orchestre jouer de la musique malienne et médiévale. Demain, je serai en vie.

1 commentaire:

  1. Salut aux artistes du spectacle parisien! Ça ne va plus en 2010? Commence mal le millénaire... :)

    “Demain, je serai en vie.”

    Ouf, heureusement, bonne solution pour finir. Surtout reste là où tu seras (déjà es j'espère) demain! :)

    Sinon, en espérant que tu es toujours en vie, tout est un peu plus compliqué que juste “pauvres gens” qui “meurent comme ça” par milliers. Rien à regretter (ou “pleurer” si tu préfère), par exemple, dans leur vie “normale”, en dehors du séisme? Ils savent qu'ils vivent dans la zone sismique, et un séisme similaire aux Etats Unis produit mille fois moins de victimes... Est-ce à cause de colonisation française d'autre fois ou plutôt à cause de libération haïtienne de cette “mauvaise” influence? Et pourquoi il n'a pas un seul succès national en Afrique noire à part du pays d'apartheid blanc? Est-ce à cause d'égalité et l'absence de différence entre les races (qui n'existent même pas, selon la doctrine occidentale dominante)? Et finalement quand est-ce qu'on arrête cette hypocrisie pseudo-gentille des “pays riches” (pourquoi sont-ils riches?) comme si “en faveur des pauvres”? Et en réalité, en faveur de qui? “Arrêter de penser que les artistes sont des cons...” Ben, volontiers, mais justement, les occasions de le vérifier ne manquent pas, en tout cas pour certaines artistes parisiennes :) ...

    Le vrai problème: 7 milliards de ces “pauvres gens” qui en majorité ne savent gérer rien dans leur vie, y compris leur reproduction biologique explosive qui amène la planète toute entière, déjà aujourd'hui, vers la catastrophe globale, ça veut dire partout, y compris aux certains “bons petits lits douillets” :) , et surtout indépendamment de “mesures écologiques” quelconques des habitants de bons lits... La différence pratiquement infinie entre les efforts intellectuels occidentaux (toujours qualitativement insuffisants pour résoudre ces problèmes de futur très proche!) et la conscience de masse dans ces endroits “mal développés” en explosion démographique, en Haïti, en Inde, etc., n'existe-t-elle pas, comme il faut le supposer pour rester “correct”? Y a-t-il encore un seul monde à gérer, honnêtement? Il me semble qu'il y en a plusieurs qui divergent rapidement même dans un seul pays...

    Le vrai problème numéro 2: et si tous les “faits divers” noirs disparaissent, tous ces séismes et enfants abusés, de quoi parlera-t-on dans les journaux télévisés? Apparemment de rien, car on ne parle que de tout ça maintenant, y compris les événements en France (la politique c'est rien et pire de tout). Ce qui veut dire que votre monde tout entier est fondamentalement fini comme système vivant, il n'y a plus que ces tristes faits de dégradation et hasards qui “se passent”. Allez, les artistes qui pensent qu'ils ne sont pas cons, c'est maintenant qu'on a besoin de votre intelligence annoncée pour recommencer la nouvelle vie (forcement nouvelle et infiniment meilleure!), déjà chez vous les gâtés, mais éventuellement partout... Show us what is your real “yes, we can”! Inutile de se cacher derrière les émotions faciles pour les banalités comme la vie et la mort :) . Il y avait évidemment un objectif plus grand que ça derrière ce bordel et c'est pour les générations modernes de le retrouver (objectif, pas le bordel qui lui est bien visible!), déjà pour survivre - et vivre bien, beaucoup mieux quand on trouvera pourquoi vraiment.

    Sinon, faut passer peut-être en version vidéo ici: tes passions “artistiques” seront vainqueur absolu :) . J'apprécie comme ça, mais le texte tout seul est trop grossier comme moyen, surtout pour vous les artistes... Et puis on pourrait même imaginer des petits spectacles collectifs... Pas mal de choses à inventer encore, malgré la saturation apparente du monde des gâtés...

    Keep cool, Magic of Paris. Stay alive and don’t forget to resurrect when you die another day.

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