8 avril 2010

Où boivent les loups

Mon livre de chevet est désormais le magnifique Où boivent les loups de Tristan Tzara (poète principale du mouvement dada). Pour vous donner une idée de son extraordinaire poésie :


OÙ BOIVENT LES LOUPS °/ XIV


l'arc tendu des parlers de chagrin
sous la voûte jetée du fond de la terre
du rire

nulle ombre n'est trop épaisse pour la traversée difficile
des lignes ennemies que l'homme fait chaque nuit
à travers le ciel de glace et les flots de terreur
se déversent sur la ville aux grincements de dents
entre les lunes basses
et les mémoires où naviguent les sourires
loin de terres loin des grilles
parmi d'immenses tristesses penchées à la fenêtre
de lunes basses si basses basses

que l'homme puisse dans le sang des floraisons
avide retrouver la chambre fraîche
ceux qui laissent naviguer leur sourire
et trouvent arrachée au sol en grume la menace de mort
sous el chêne fidèle de cortège de vitres

je t'ai reconnu caché dans mon sang
homme frileux quoique habillé du pain de ce monde
brûlant dans ton ciel qui ressemble à la folie des hommes
mais qui d'une planète à l'autre joue avec des amours opaques de ce monde
à la rencontre des rives

les rives sont de feu vers quoi tend la jeunesse encore loin d'être finie
qui allume encore les prunelles
en friche et les amours indéchiffrables
les dernières sont de la terre
encore voguant au-delà des matins jeunes



Pourquoi, mais pourquoi ne nous apprend-t-on pas de la poésie moderne et contemporaine à l'école ? Au lieu de faire Le cancre de Prévert alors qu'il a écrit des tas d'autres choses plus belles et plus fortes, plus graves aussi, c'est vrai, mais pourquoi cacher la laideur du monde aux enfants ? au lieu de réciter (là est bien le problème, la récitation où le but n'est entre autre que de "mettre le ton") des poèmes stupides de Maurice Carême ou des trucs de Victor Hugo qui est bien gentil mais qui aurait peut-être besoin d'être renouvelé ?
La poésie à l'école est stupide, le concept même est stupide, la poésie ne s'apprend pas, elle se ressent. Je ne vois pas l'intérêt d'apprendre des poèmes dont on ne comprend pas le sens, ce qui est souvent le cas, ou des textes insipides, même d'auteurs admis par le plus grand nombre, la doxa, mais objectivement inintéressants, qu'on étudie parce que c'est au programme. Un poème, ça ne se récite pas, ça se dit. Avec le cœur. Avec les tripes, avec l'âme, avec le corps, la voix entière, un poème se crie, se chante, pour atteindre l'invisible, un poème doit vivre sous le son. Essayez ça avec Corinne Albeau ou Pierre Coran ! La poésie contemporaine, je veux dire la vraie poésie, pas les espèces de tas de fleurs niaises pour les enfants, permet cela, la poésie de Tzara, Jarry ou Breton aussi. Même certains exercices de l'OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) peuvent être joués comme ça, pleinement ressentis. Essayez, Fred Griot, Vénus Khoury-Ghata, François Cheng, Ghérasim Luca, Yves Bonnefoy, Oran Veli Kanik, Louis Calaferte, Hélène Dorion, Salah Stétié, Aimé Césaire... Vous n'avez pas envie de crier ces poèmes ? De les danser, de les peindre, de les vivre ?
On devrait nous sensibiliser à cette poésie. C'est celle de notre époque, tout de même ! On devrait leur faire réaliser que le slam, c'est de la poésie. On devrait leur faire abandonner les beaux et sages alexandrins, les sonnets, les rimes. On devrait leur faire sentir que la poésie ne se résume pas au papier, que ce n'est pas quelque chose d'abstrait, que c'est au contraire tout ce qu'il y a de plus concret, qu'elle fait partie du quotidien mais qu'on nous aveugle au point de ne plus la voir. Maintenant, beaucoup de gens se disent que ce n'est pas de la poésie s'il n'y a ni rimes, ni vers, ni forme fixe. Rien de plus faux. suffit de regarder Cendrars ! Les villes invisibles de Calvino ! De la poésie, encore et toujours ! Mais on continue de rester dans une attitude figée, ignorant notre faim de poésie parce que, comme l'art en général, elle permet d'oublier la banalité. Ignorantus, ignoranta, ignorantum...

5 commentaires:

  1. Toi, tu es bien “sensibilisée” pourtant, étonnamment sensibilisée même, vu les défauts du système... Ça t'arrive parfois de soupçonner que les “gens”, y compris les “enfants”, sont très différents entre eux, intrinsèquement? Tu imagine bien toutes ces foules de fans de football-bière (et souvent quasiment de rien d'autre) qui s'intéressent passionnément à la poésie fine? Crois-tu vraiment qu'on puisse (et qu'il faut) “imposer” cette culture avancée artistique de ta préférence aux masses par l'éducation obligatoire? Et même si c'était possible, en quoi bien notre Magic très magique pourrait-elle être meilleure que les autres (comme maintenant, ce qui la fait sentir quand même ... quelque chose)? Imagine, tout le monde connait les mêmes choses les plus avancées, la même poésie, musique, même ... mathématiques :), quelle déception! Société sans avantages, préférences, privilèges ... et qui va balayer les rues, les connaisseurs de Tristan Tzara & Co?! Ah, oui, ils balaient et ils récitent les vers, au rythme de balayage... :) Au balai, les artistes! Non, mais même une idée aussi chouette n'est plus réalisable, car maintenant on balaie à l'aide de machines avec bruit et sans rythme. Voilà le mal du progrès technique! Ah, Magic, Magic, t'es né trop tard avec tes passions, t'aurais besoin de la lumière de bougie et de balayeurs au balai... “C'est celle [poésie] de notre époque, tout de même !” Non, hélas, too late for it, notre époque réelle c'est celle de Google (quelle stupidité avancée quand même!) et autres “valeurs concrètes”. Mais ne t'en fais pas, ça viendra encore, la vie poétique, avec la vitesse actuelle de dégradation et épuisement de ressources, tu l'auras assez bientôt! :) De Paris électrique et mécanique vers les “solutions locales” à la campagne, dans la boue, n'est-ce pas poétique? Prêts à partir, amateurs de l'art raffiné, “avec le cœur, avec les tripes, avec l'âme...”? Je me permets d'en préserver quelques doutes un peu méchants... :)

    Non mais ce serait bien de réunir toutes ces bonnes choses avancées, dans une version non-destructive et créative, de préférence dans une ambiance utopique méditerranéenne... La poésie de mathématiques ... :) Il suffit de croiser une artiste passionnée avec un mathématicien talentueux et de multiplier la descendance. Ne dis pas que ce n'est que les artistes qui te plaisent, puisque que c'est ça qui tue l'harmonie dans le monde! :)

    Sérieusement parlant (difficile dans un monde aussi drôle), il faut changer plus que des détails pour avancer où que ce soit: les “solutions locales” (= faciles) ne sont plus suffisantes, hélas, ni en écologie, ni en éducation... Il faut une “école” individuelle et très personnalisée à chacun, quand on y pense... Tout est possible, mais qui voudrait ce genre de changement radical, en regardant le niveau des soucis réels de vos grands maîtres du monde (très bien vu dans les médias)? Quelle poésie, quels sentiments raffinés, quelles grandes idées, de qui?! Des promus privilégiés des écoles trop normales et tellement supérieures... Ignoramus et ignorabimus... Ils doivent se reproduire et maintenir, tu vois pourquoi tout est comme ça? Il ne reste qu'un petit cercle des poètes disparus...

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  2. Tiens, c'est mieux maintenant, publication instantanée de commentaires. Il y a du progrès dans le monde! Il reste seulement d'en ajouter un petit peu... de Gruyère... :)

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  3. Ptit sorcière magik, tu pousses! Puisqu'il s'agit de ressenti, avoue qu'il existe AUSSI de magnifiques alexandrins, de magnifiques VIEUX TRUCS de vieux poètes.Parce que eux aussi sentaient le monde, m^eme Pèpère Hugo qui en crevait de son être poétique et de " Dieu qui parlait à voix basse à son âme" .Ne confonds pas la façon dont un prof essaie de faire passer la poésie,(même si tu en baves en classe) et la poésie du poète qu'il étudie.Si le prof- et la classe- sont à côté de la plaque, le poète n'y peut rien.Si le prof désespère de faire saisir à des mômes qui ne pensent qu'au dernier SMS,ce que lui même ne ressent plus, le poète n'est pas responsable. Il y a des instants magiques de connivrances.Ce n'est pas facile. Ce n'est pas donné à tout le monde, là aussi il faut faire un effort: s'ouvrir à l'autre, prendre un risque. Que l'on soit élève ou prof, môme ou adulte. Et les uns ne réussissent pas mieux que les autres.Il y a aussi des moments où ça passe et d'autres pas, parce que nous dépendons de l'instant et que nous dominons si peu ces instants, justement:" L'être humain est ce qui lui fait défaut"(der Mensch ist ein Mängelwesen) Il vaut peut être mieux aller voir toi- même de quoi il retourne, en réalité!Tu verras que TOTOR( Hugo) est en bien des points de vues,bouleversant. Et en bien d'autres ch...
    Dis- moi aussi comment faire sentir la vie (son horreur, sa poésie)à un môme/adulte pourri par le système de consommation égoïste et d'abrutissement par la musique non écoutée mais dégueulée à longueur de journée et absorbée pour s'oublier, par principe,par mode, par facilité, sans réflexion sur ce que l'Autre, le musicien, le parolier a envie de cracher au monde pour avancer.J'aimerais bien savoir, ça pourrait m'aider à avancer, à passer le message sans trop désespérer d'y arriver.Et puis je pense que si la poésie moderne, l'expression moderne A sa légitimité et le droit bien sûr d'^etre reconnu, il faut savoir d'où l'on vient et comment l'on en vient.Connaître ses origines, c'est mesurer le chemin parcouru et savourer sa propre création, sa propre liberté. Ce n'est pas si évident, en toute honnêteté et sans illusion dans notre monde d'interprétations multiples.
    Cela dit, Ptite sorcière magik:la poésie est libre car individuelle.Tant qu'un être- quel qu'il soit- se sentira le droit de sentir ,d'exister et de le proclamer, autorisamus et autorisabimus,reconnu ou méconnu,la poésie existera, comme tu la définis, dans la vie.

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  4. Publication instantanée des commentaires ? Je comprends pourquoi je ne les ais pas vus... Sacré Google.

    C'est sûr que si les gens n'ont pas envie d'apprendre ce genre de culture ou d'art, je m'en fous, ce n'est pas mon problème. Sachant qu'une société sans élite, c'est bien aussi. Parfois, ça m'énerve de voir qu'il y a la masse d'un côté et les intellos de l'autre.
    Avec une (petite) expérience dans une classe d'ados complètement désintéressés de la poésie (et de beaucoup de choses), ou plutôt de ce qu'ils croient être la poésie, je suis certaine que ça aurait plus de succès que Hugo. Au début. Je crois qu'il faut faire aimer la poésie sous une certaine forme, et après la découvrir sous d'autres aspects. Après, sûr qu'Hugo, c'est magnifique ! Mais peut-être que des gens comme ceux avec qui j'étais l'année dernière apprécieraient mieux une poésie sauvage, affranchie des règles de la forme fixe, etc. C'est rebelle, la poésie ! ;-)
    Non, je n'aime pas que les artistes. Heureusement, parce que ce serait triste si chacun était dans sa communauté fermée. La "vie poétique" dont vous parlez, c'est donc celle des pseudo-romantiques, qui vivent pauvres, dans une bicoque perdue en pleine campagne, avec les idées un peu torturées par les passions... Plutôt triste. La poésie est censée faire respirer dans ce monde de dingues, alors si elle est écrite par des gens opprimés par eux-mêmes ! Non, la "vie poétique" actuelle, c'est l'ordinateur, le livre numérique, les silences, la poussière des routes sur des cartons de mémoire jamais ouverts, les fleurs séchées dans les annuaires téléphoniques, les souvenirs dan les albums photos et les feuillets noircis au bic, tachés par un verre de bière bu au café d'en face. Le poète citadin par excellence, mais qui essaye vainement de rester bohème, alors qu'il s'embourgeoise sans s'en rendre compte.
    La poésie est partout, même entre les poils d'un balai ! ou coincée dans la carrosserie d'une machine à récurer les trottoirs...
    En ce qui concerne l'éducation, c'est exactement ce que c'est ne train de devenir. L'élite qui paye à prix d'or l'accès à la connaissance pour mieux pouvoir dominer les pauvres. Pour faire un monde de poésie déchiquetée par les institutions. L'école devrait faire naître les rêves mais ne fait que les assécher. Alors voilà le monde qu'on nous laissé, on en revient toujours à ce problème : comment rebâtir la vie avec les briques de fortune que nous possédons...

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  5. Merci pour les réflexions que je retrouve aussi avec un retard. Toujours beaucoup de corrélations, notamment quand tu dis que “la poésie est partout”. Il ne reste que de pouvoir la voir ... comme par magie. :) Pour la question principale, “comment rebâtir”, et bien ... certainement pas comme d'habitude. Tous ces “partis politiques” et autres “associations” d'un style “progressiste” (notamment les “verts”) disent des slogans “positifs” mais finalement il s'agit toujours d'une “amélioration” du système existant, autodestructif en toute version et souvent, hélas, d'objectifs personnels plutôt égoïstes (même s'ils croient “sincèrement” au progrès qu'ils promettent). Il faut aujourd'hui un changement beaucoup plus grand pour avoir un progrès quelconque (qui du coup sera grand). Il faut passer d'un monde/système de vie actuel gouverné par des règles imposées (même “démocratiquement”) par les uns aux autres (finalement à tout le monde) à un monde gouverné par les idées (interactives et évolutives) elles-mêmes (ou par la “poésie” si tu préfère) qui ne sont imposées jamais à personne, d'un monde de “décisions” obligatoires (et forcement simplistes/inefficaces) à un monde de bonnes solutions évolutives qui sont réalisées volontiers tout simplement parce qu'elles sont bonnes (ça existe en partie en “economie de marché”). Cette transition est bien faisable, mais il faut se réunir entre ceux qui voudraient réellement ce vrai changement, y compris des gens avec les possibilités/ressources réelles nécessaires pour initier le changement. Ce n'est pas impossible, car on voit trop clairement que rien ne marche plus comme il faut et la dégradation s'accélère. Il y a plutôt des limites de “conscience”, comme “inertie des habitudes”, peur de changement et le sommeil d'esprit aussi répandu... Faut chercher et réunir des exceptions pour initier un “notre” monde différent qui peut être relativement petit au début mais qui va grandir en proportion de son succès... Encore quelques bonnes explosions de volcans en Europe et on y arrivera! :) Enfin, si tu veux, s'il y a au moins quelques uns qui veulent quelque chose moins banal...

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