3 septembre 2010

Formalités de rentrée

La rentrée en troisième, c'est une rentrée de blasés, d'autant que je retrouve tous les élèves de ma classe précédente et que les profs sont quasiment les mêmes. Sauf, notamment, le prof d'histoire-géo, qui est un vrai cas, parle avec l'accent des vieux films français, avec qui on ne va strictement rien foutre parce que sa classe est un total bordel. Et à cause de qui on devra se faire nos cours nous mêmes, je pense, vu qu'il a quand même pris aujourd'hui l'heure entière pour nous expliquer, avec un simplisme hors du commun, la ligne imaginaire de séparation entre les pays du Nord et du Sud, soit les riches et les pauvres.
Sinon, le bla-bla habituel, « alors c'est votre dernière année au collège, hein » (sans blague, compte pas sur nous pour l'oublier, on va pas s'en plaindre) ; « Comme vous le savez, vous avez le brevet à la fin de l'année » (no comment) ; « Alors on va lire le règlement intérieur » (génial, ça fait dix pages) ; « travaillez régulièrement, mais pas dans la souffrance », qu'elle nous a sorti la principale. Ben voyons. C'est là que mes parents me diraient « Vraiment, les profs au collège, je les admire de plus en plus ». Ben oui. Faut bien des contestataires et des contestés, dans la vie.

A part le mauvais esprit, on a eu un cours d'arts plastiques très édifiant, ce matin. Il nous a expliqué qu'en 3e, on allait étudier le XXe siècle et donc qu'on allait surtout s'intéresser aux moyens d'expression, au "de quoi ai-je besoin pour dire ce que j'ai à dire". Et la discussion s'est portée sur deux artistes, qui, eux, pour avoir dit ce qu'ils avaient à dire, l'avaient dit... Le premier, dont j'ai oublié le nom, avait voulu donner au public ce qu'il avait de plus précieux, à savoir son sang. Et dans l'expo vous aviez un serveur très chic qui proposait aux gens de petites saucisses cocktail, fabriquées avec le sang de l'artiste (je suppose qu'on ne vous révélait cet amusant détail qu'à la fin de l'expo). Déjà, ça met mal à l'aise. Il y avait évidemment une réflexion sur l'anthropophagie, et apparemment l'allumé en question était pas mal dans le trip « ceci est mon corps...». Sympathique, j'ai trouvé.
Mais ce qui m'a le plus donné des frissons, c'est le second, Roman Opalka, un maniaque du temps qui passe. Mais quand je dis maniaque, je veux dire que c'est grave. Ce type passe sa vie, depuis 1965 (en 2010 ça fait quand même 45 ans qu'il fait ça) à écrire des lignes de chiffres sur des toiles, en commençant en haut à gauche du cadre, en finissant en bas à droite. 1, 2, 3, 4, 5, des chiffres blancs sur fond noir. Et puis quand, en 72, il est arrivé à 1 million, il a commencé à éclaircir peu à peu le fond, si bien qu'il doit maintenant peindre des nombres à 7 chiffres, blancs sur une toile blanche. Au rythme de 380 nombres par jour. Bon, en soit, vous me direz, tout le monde a le droit de perdre son temps. Mais lui fait ça dans un but : vaincre l'instant unique. Figer le temps sur une toile. Parce comme chacun sait, on ne finira jamais de compter. Donc, même si les nombres sont différents, ce monsieur en restera toujours au même point. Dingue, quand même, d'avoir à ce point la phobie de la vie, de la mort, du temps linéaire. Ah oui, parce qu'aussi, il se photographie, tous les jours, pour suivre l'évolution de ses traits de visage, et il s'enregistre en train de compter. Pour se souvenir.
C'est vrai qu'en tant qu'art, c'est réussi : ça fait réfléchir ; pas pour lui, bien sûr, mais objectivement, ce type est en train de ruiner ce qui lui reste à vivre. Peindre les secondes pour vaincre le temps, cette obsession montre, du moins à mes yeux, qu'au lieu de se morfondre en se répétant qu'on va vieillir et que rien ne sera jamais pareil, que chaque seconde est une perte, que chaque minute nous rapproche de la mort, il vaut mieux bien vivre, profiter de l'existence, parce qu'on ne sait pas ce qu'il y a après.

5 commentaires:

  1. Pas vrai. “Vivre”, “profiter de l'existence”, etc. ne sont que des clichés - hélas, tellement français ! - sans contenu (et en plus de bas niveau, rien de magic). Il y a beaucoup d'autres réponses standard et fausses sur cette question “naïve” mais finalement très difficile pour cette humanité là: qu'est-ce que tu ferais comme tes “actions préférées”, la vie comme telle, pour être vraiment content d'elle (tout le temps), en étant vraiment libre dans ton choix ? Toutes les réponses populaires, comme l'égoïste “se donner aux plaisirs/passions” (ou “vivre” dans ton sens) ou l'altruiste “aider les gens en difficulté, les autres” ou travailleuse “exercer mon métier” sont évidemment fausses, car on n'obtient aucune satisfaction profonde et permanente sur ces chemins trop faciles (les plaisirs/passions t'ennuient et passent, aider n'est pas efficace, surtout parce que ces “autres” sont aussi perdus avec la bonne réponse, etc.). Alors toi, tu ferais quoi d'aussi magique, quel genre de vie ? En pratique, presque 100 % des gens, y compris les “artistes”, “philosophes” et autres, élitaires ou simples, ne font que ces quelques bêtises standard seulement pour “remplir” le vide terrible de leur vie, en absence de la vraie réponse, pour ne “vivre” en réalité qu'une imitation de la vraie vie qu'ils ne touchent jamais, ne l'approchent même pas... C'est peut être pour cela que certains moins équilibrés (et effectivement libres des tâches “imposées”, en société riche) finissent tantôt par tentations de suicide “inexplicable” (en diverses formes), tantôt par cette “vie artistique” aussi “originale” qu'une folie de bas niveau, toutes ces “expérimentations” et “provocations” prétendues qui ne provoquent plus rien en personne... Take care. What's the Magic answer? How to really profit from existence? No way for cheating any more.

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  2. “...profiter de l'existence, parce qu'on ne sait pas ce qu'il y a après”. Si, si, une autre existence bien sûr. :) Elles ont tendance de se succéder durant la même vie déjà, et de plus en plus rapidement... Voir Bouddha & Co. pour les détails d'une version magique. Chaque existence doit être belle, plutôt que “profitable” ? Je suis un peu Russe, pardon. Ou peut-être pas un peu, vu l'état des profits. :) Alors, il faut “bien vivre” ou plutôt vivre bien ? :) Pas toujours compatibles, ces deux là, dans un monde comme ça...

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  3. Mademoiselle a voulu quelque chose moins formel ? Et bien voilà, Mademoiselle est servie. Les cours informels. Toujours disponibles, mais pas forcement plus faciles. En tout cas, vos meilleurs adultes, les grands maîtres du monde, n'y obtiennent que des mauvaises notes. Ils m'ennuient. Et s'ennuient eux-mêmes, il me semble, les maîtres blasés de la vie qui les échappe et passe dans d'autres dimensions...

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  4. Si 100% des gens se contentent de faire des "bêtises standard", alors j'en fais partie. Et les passions ennuient peut-être au bout d'un moment, mais il existe tellement de choses sur Terre qu'on trouverait bien un centre d'intérêt pour chaque jour de la vie. Et comme nous ne sommes pas immortels, on aura bien fini à temps.
    Quant aux provocations, il y en a bien qui dérangent le monde : Télérama, magazine des snobs bien-pensants, avait décerné un canon (pour la 2e fois dans toute l'histoire du journal) à un album de Didier Super, parce qu'ils pensaient que c'était vraiment de la merde. Parce que ses chansons provoquent vraiment, et qu'il s'attaque aussi bien aux cathos qu'aux anarchistes (il y a une vidéo marrante sur Dailymotion où il se fait attaquer par des punks qui n'ont pas compris le 50e degré), aux stars qu'aux enfants et qu'aux gens qui bossent.

    Améliorer le monde, non, ce ne serait pas simplement aider, parce qu'effectivement ça ne sert à rien la plupart du temps. Ce serait se faire entendre, supprimer les frontières, ignorer les tyrans et les industriels bouffeurs d'espoir, voilà ce que j'imagine de l'anarchie. Simplement que les gens soient libres. L'anarchie est motivée en grande partie par le désir de liberté et d'égalité. Les deux tiers de la devise française, pas très appliquée en ce moment.

    Après, pour que ce soit envisageable, faut avoir confiance en l'humanité. Il y a des gens qui ne sont pas anarchistes justement parce qu'ils pensent que l'homme est trop pourri pour pouvoir avancer sans pouvoir. Mais en même temps, le meilleur système qui a été expérimenté pour l'instant, c'est la démocratie, et l'idée de base (le pouvoir au peuple) est réduite à rien ; d'accord, on élit nos dirigeants, mais après, s'ils font des conneries, personne ne peut leur dire de se barrer.
    Évidemment, anarchie ne veut pas dire absence totale de contraintes ; il faut qu'il y ait une majorité de gens de bonne volonté. Bref, j'arrête là la "défense et illustration de l'anarchisme", mais je pense que c'est ce qui pourrait améliorer l'existence de beaucoup de gens, qui en général de veulent pas l'admettre.

    Voilà ce que j'en pense, suffit de ne pas être trop défaitiste.

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  5. Ça va pour promouvoir la “vraie” liberté etc., mais tu n'arrives toujours pas à préciser ce qu'on fait avec une fois qu'on l'a (ce qui n'est pas complètement faux pour vos meilleurs endroits). C'est ça la “partie difficile” (et la plus intéressante). La liberté pour liberté pour liberté ... ne marche plus (comme ses enfants pour leurs enfants pour leurs enfants ... - surpopulation destructive !). Les cercles fermés sans sortie en haut deviennent forcement vicieux, même à partir de bonnes intentions.

    Il y a quand même encore un tiers de la devise français, “fraternité”, qui essaie de proposer une version de réalisation de deux premiers tiers, leur objectif. Ce n'est pas assez actuellement mais ça donne une allusion et en tout cas il faut l'avoir, cet objectif qui ne doit pas être remplacé par les moyens (comme liberté-anarchie). Et non, l'“impressionisme” de “choses” intéressantes qui existent sur Terre n'est pas suffisant comme objectif et motivation universelle (même s'il n'est pas mauvais pour commencer). En effet c'est lui et aussi ce replacement (souvent implicite) de l'objectif absent par les moyens/instruments qui donne la décadence actuelle du monde “développé”. L'homme n'est pas seulement un papillon muni de l'écriture et l'ordinateur ... ou finalement si ?

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