15 mai 2010

Arrosez bien les chats, même le dimanche

Je suis allée voir jeudi un concert de la contrebassiste, compositeur et improvisatrice Joëlle Léandre, que je rêvais d'aller voir depuis un bout de temps. C'était magnifique. Époustouflant. Impressionnant. Cette femme est incroyable. Elle est avec sa contrebasse comme avec une amie, elle utilise ses doigts et son archet pour lui parler, et quand elle fait un mouvement brusque, sa contrebasse semble sourire en lui rétorquant : keep cool ! Elles sont là toutes les deux de toute leur force, de toute leur musique, leurs sons, leur imaginaire et, il faut bien le dire, leur folie douce. Elle sont un, à la fois sombres et lumineuses dans le poème absurde de leur amour commun pour la musique de l'invisible, la musique de l'ombre, l'improvisation, l'exploration.
Car Léandre explore sa contrebasse, on dirait qu'elle la découvre. Elle réfléchit, teste, essaye des doigtés, des effets, écoute la vibration qui reste suspendue au plafond de l'église, elle réapprend son instrument. Elle nous a joué une pièce (voix et percussions) de John Cage, et une de sa composition, totalement absurde, où il est au début question d'arroser les plantes, de s'occuper des chats tous les jours, même le dimanche, de verser du détergent dans les toilettes, de mettre du sable dans les pots de fleurs, d'ouvrir les fenêtres pour laisser de l'air aux chats, et de demander au voisin en cas de problème parce qu'il a la clé, etc, et qui finit par quelque chose du genre "il faut arroser les chats, même le dimanche, c'est très important, puis les verser dans les toilettes, ouvrir les fenêtres pour laisser de l'air aux feuilles, demander au sable en cas de problème, il a la clé, ne pas parler aux fenêtres". Elle joue merveilleusement avec les harmoniques (qui au violon sont moins impressionnantes), donne une émotion particulière, une histoire à raconter avec son archet, un soleil pour dormir à 11 heures du soir, et du courage pour reprendre les cours le lendemain (en CHAM, on ne fait pas le pont, on est déjà assez privilégiés comme ça, selon l'Autorité Suprême du Temple-de-l'Aliénation où je suis censée être éduquée).