11 novembre 2011

Bougeotte

La semaine dernière, sur Radio Libertaire, il y avait l'émission Les Amis d'Orwell, qui avait invité une chercheuse, Juliette Volcler, à parler de son livre Le son comme arme, paru chez la Découverte. Et voilà, ça m'a donné l'idée d'un article de blog, que j'ai écrit en cours de maths parce que les cours de maths, euh, voilà, quoi. Volcler a donc fait remarquer cette volonté des autorités — municipalités, gouvernements — de régir aussi les déplacements des gens, et surtout la relation de cette situation avec la société de consommation.

De temps en temps, interrompre sa marche, rester debout dans la ville, se mesurer au ciel, rêver à voix basse, regarder, se rendre compte des rues, imaginer un autre espace. S'arrêter seulement parce que l'on en éprouve l'envie et non pas le besoin, à un moment qui n'a pas été planifié, s'arrêter pour se reposer sans demander l'avis de personne, et enfin, peut-être, prendre le temps de penser.
Penser, c'est-à-dire résister ; il existe des lois plus ou moins tacites auxquelles nous nous plions à chaque fois que nous nous inventons des buts inutiles. A chaque fois que nous allons au travail, à l'école, au supermarché. Il s'agit de règles établies par l'espace aménagé que l'on nous impose, et elles sont invisibles, ce qui fait leur force.

Même s'arrêter pour discuter avec des amis est devenu impossible en certains endroits.Pas encore en France, mais à Londres, par exemple, on a posé sur certains bâtiments des Mosquito, petits appareils qui émettent des ultra-sons, que seuls les jeunes entendent. Ce dispositif est certainement très efficace, parce que les ultra-sons, ça devient très vite pénible. Ces machines signifient que les jeunes sont des indésirables — mais ça fait longtemps qu'on connaît l'avis des différentes autorités sur la question — et qu'en règle générale, les simples citoyens n'ont pas le loisir de s'arrêter où bon leur semble. Dans certains lieux aussi, on trouve des murets, des bancs, sur lesquels il est impossible de s'asseoir parce qu'ils sont humidifiés en permanence.
Car il faudrait que nous continuions notre chemin, que nous soyons perpétuellement en mouvement, pour rester attentifs seulement à ce qui attire le regard : les vitrines colorées, les enseignes éclatantes des magasins, pour nous donner l'impression de ne jamais être perdu, dans les supermarchés comme dans la ville, alors que, sur les rayonnages des grandes surfaces, une telle profusion de produits devrait nous donner le vertige. Ce rythme que l'on nous impose, c'est celui de notre consumérisme, de nos achats presque compulsifs, eux aussi dictés par les entreprises, les marques, les gouvernements, les médias. Ces gens savent mieux que quiconque que plus l'on va vite, moins on a le temps d'observer les choses, de se rendre compte de la supercherie, et encore moins de se révolter.

Les gens arrêtés, dans la ville, sont en général ceux qui sont perdus, ceux qui cherchent quelque chose dans leurs poches, ceux qui discutent, bref, ceux qui font toujours quelque chose. Dans la vie, et dès l'enfance, on nous oblige toujours à faire, à bouger, à s'activer. D'ailleurs, à mon avis, c'est une des raisons pour lesquelles on nous formate avec le sport et le culte de la performance (le sport, le foot surtout, avec tout son univers, dont son patriotisme, est plus à mes yeux une aliénation qu'un truc positif). Il faut aussi décider ce qu'on veut faire plus tard, et être chômeur, c'est mal vu, tout de suite on s'imagine des fainéants. Encore une fois, l'école telle qu'elle est constitue un facteur très important de cette situation, mais tout ça est aussi véhiculé par les médias de masse.

Les gens qui n'avancent pas, on les regarde, on se demande ce qu'ils font là, on s'imagine des choses. Des philosophes, des originaux, des paumés, des drogués ? Alors que non, si ça se trouve, ce n'est pas si rocambolesque, il se sont arrêtés juste pour souffler, pour interrompre un instant le rythme effréné des jours de travail, peut-être sont-ce des résistants discrets, ou des gens qui ont eu envie un jour de penser à autre chose qu'au quotidien, autrement qu'enfermé chez soi, juste au milieu de la ville, des bruits, des gens, et finalement, les arrêtés qui ne font rien d'autre que d'être immobiles, sont peut-être un peu plus libres.

3 commentaires:

  1. En effet, si Kimaali produit ces notes au lieu d'écouter son cours de maths, ce n'est pas qu'elle est fainéante, mais juste une arrêtée (quelle bonne réponse aux profs trop insistants !). :) Le seul problème avec cet état merveilleux est qu'il devient vite trop prenant et on ne sait plus comment (et surtout pourquoi) on peut s'en sortir et recommencer à bouger. Peut-être c'est déjà le nirvana auquel on est en train de s'approcher, les maîtres gâtés du monde doré ?

    Oui, sortir du système, mais pourquoi faire, pour allez (ou rester) où ? La plupart des gens n'a aucune réponse sensible à cette question. Sauf nirvana, ou la vie biologique insensée, ou la dictature (qui arrive naturellement), de marché ou d'un régime politique, peu importe... Les fameuses “émancipations” du 20e siècle n'ont produit essentiellement rien de plus intéressant que la libération massive des instincts primitifs. Et le progrès humain gigantesque espéré par des générations de travailleurs dur mourant tôt, où est-il maintenant, quand tout est possible techniquement ? Your pleasure is more important than my dream.

    Mais osez l'optimisme interdit, enfin, vous les jeunes, imaginez que ces “arrêtés” au milieu de la course mondiale, au moins certains, sont en train de faire une transition vers un niveau supérieur de conscience, vers d'autres dimensions humaines et leur monde meilleur... Pourquoi les Français sont (presque) toujours si pessimistes, avec votre qualité de vie meilleure au monde, si spécialement conçue pour cela ? Même en se plaignant, vous ne voulez pas vraiment l'abandonner, c'est ça ? Ainsi, pour vivre bien, il faut rester pessimiste, la conclusion vraiment pessimiste...

    Pour les maths, t'as raison: si 2 par 2 fait 5 ou 6 ou 7, ça change quoi côté bonheur personnel ? :) Et même, on dirait, la vie devient en peu plus intéressante... Par contre, côté sport, il faut que tu bouges un peu au-delà des courses et cours, tu verras pourquoi plus tard, quand tu auras mes 200 ans.

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  2. Sinon ça va ? Tu survis, la crise et tout ? Quoi de neuf, on change la Matrice ou c'est elle qui nous change, comme d'habitude ?

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  3. L'inconvénient de ne plus modérer les commentaires, c'est qu'on ne les voit parfois pas avant trois jours.

    Aller où en dehors du système ? Hakim Bey, dont je trouve les idées très intéressantes, propose de faire sans le système, mais de l'utiliser, finalement, pour s'insérer dans ses failles. Il théorise (c'est de la théorie mais peut-être est-ce déjà un élément de réponse aux sceptiques des communautés autogérées) la T.A.Z, Temporary Autonomous Zone, et parle par exemple, dans le bouquin du même nom, des zones non cartographiées. « La TAZ fuit les TAZs affichées, les espaces "concédés" à la liberté : elle prend d'assaut, et retourne à l'invisible. Elle est une "insurrection" hors le Temps et l'Histoire, une tactique de la disparition.» selon les termes des Éditions de l'éclat.

    Bon, voilà pour le cadre, ce qu'on y fait, eh bien, on vit, simplement, y'a qu'à voir les squats. Pour moi, les squats sont déjà un peu des TAZs, même si ils révèlent souvent leur existence à leurs voisins.

    Je survis à la crise, mes parents je ne sais pas. Ce qui m'énerve, c'est la manière dont les gouvernements affament les peuples au nom de leur Finance, et se permettent en plus de criminaliser les pauvres.

    Je suis allée à Berlin pendant les vacances, je publierai quand j'aurai le temps n petit florilège de photos… :-)
    Créer, c'est déjà changer la Matrice. Alors j'écris, je joue, voilà, quoi.

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