17 octobre 2011

17 octobre

Ludovic Janvier a écrit un poème sur le 17 octobre 1961, dans son recueil La mer à boire, que je voulais recopier ici. Il faudra que j'écrive le mien. Mais je dois le travailler, en faire vraiment quelque chose qui tente d'être à la mesure du désespoir, des cris, des coups, de l'indifférence, de l'horreur, de l'hypocrisie, de la douleur, de la violence, de la brisure. Même si c'est impossible.

DU NOUVEAU SOUS LES PONTS

Ah, ils les foutent à la Seine.
Anonyme


Il y a eu la journée du 17 octobre. Et
celles d'avant. Et celles d'après. Et les
cadavres dans la Seine, et la cadavres 
dans les bois. Aucune enquête sérieuse 
n'a été faite ni aucune sanction prise.
E.A.L.V

Vous parlez d'Octobre 17
Moi je pense au 17 octobre

1

Paris 61 dix-sept octobre on est à l'heure grise
où le pays se met à table en disant c'est l'automne
lorsque silencieux venus des bidonvilles et cagnas
des Algériens français sur le soir envahissent
de leur foule entêtée les boulevards qu'ils n'aiment pas
ce couvre-feu les traite en coupables
décidément ça fait trop d'Arabes qui bougent
le Pouvoir envoie ses flics sur tous les ponts
nous montrer qu'à Paris l'ordre règne
il pleut sur les marcheurs et sur les casques il va pleuvoir
bientôt sur les cris pleuvoir sur le sang

2

Sur Ahcène Boulanouar
battu puis jeté dans l'eau
en chemise et sans connaissance
vers Notre-Dame il fait noir
le choc le réveille il nage
la France elle en est à la soupe

Et sur Bachir Aidouni
pris avec d'autres marcheurs
lancés dans l'eau froide aller simple
de leurs douars jusqu'à la Seine
Bachir seul retouche au quai
la France elle en est au fromage

Sur Khebach avec trois autres
qui tombent depuis le pont
d'Alfortville on l'aura cogné
moins fort puisqu'il en remonte
les frères où sont-ils passés
la France elle en est au dessert

Et sur les quatre ouvriers
menés d'Argenteuil au pont
Neuf pour être culbutés
dans l'eau noire en souvenir
de nous un seul va survivre
la France elle en est à roter

Et sur les trente à Nanterre
roués de coups précipités
depuis le pont dit du Chateau
quinze à peu près vont au fod
tir à vue sur ceux qui nagent
la France elle est bonne à dormir

3

Paris terre promise à tous les rêveurs des gourbis
leur Chanaan ce soir est dans l'eau sombre
ils ont gémi mains sous la pluie mais sur la nuque
c'est mains dans le dos qu'on en retrouve ils flottent
enchaînés pour quelques jours à la poussée du fleuve
c'est la pêche miraculeuse ah pour mordre ça mord
on en repêche au pont d'Austerlitz
on en repêche au quai d'Argenteuil
on en repêche au pont de Bezons la France dort
on repêche une femme au canal Saint-Denis
les rats crevés les poissons ventre en l'air les godasses
ne filent plus tout à fait seuls avec les veiux cartons
et les noyés habituels venus donner contre les piles
on peut dire qu'il y a du nouveau sous les ponts
la Seine s'est mise à charrier des Arabes
avec ces éclats de ciel noir dans l'eau frappée de pluie

14 octobre 2011

La peine de mort, c'est dans les prisons que ça se passe

Il paraît qu'en France la peine de mort est abolie depuis 30 ans. Seulement 30 ans, notez bien à quel point nous sommes un pays d’arriérés.
Mais à mes yeux, cet anniversaire, c'est de la poudre de perlimpinpin, du pipeau, de la fumée. Nous n'avons fait qu'abandonner les exécutions rapides et glaciales pour une autre forme de mort, tout aussi terrible.
Je parle de la prison.

Les prisons françaises sont épinglées depuis des années par les Cours des Droits de l'Homme et autres institutions charitables, pour leur insalubrité, leurs conditions de détention inhumaines, les traitements infligés aux prisonniers, etc. Et l'Etat fait semblant de ne rien voir. Régulièrement, des rapports sont faits qui gueulent un RAS d'une mauvaise foi à peine croyable. Y'a qu'à voir les résultats Google pour « amélioration des conditions de détention »

Après tout, c'est bien fait pour ces petits/grands délinquants. Ils z'avaient qu'à pas désobéir à la loi. S'ils se suicident, ou si les matons les tabassent, ou s'ils ne peuvent pas manger parce que la nourriture n'est pas casher/hallal, ou s'ils pensent tout les jours qu'il leur sera impossible de reconstruire leur vie après la prison, on s'en fout. Ce n'est pas notre problème.
Mur de prison près de Montpellier. Photo Xavier Malafosse
Et surtout, qu'ils ne se révoltent pas. Qu'ils endurent tout sans broncher, se pliant aux désirs de l'Etat, Etat qui semble croire qu'il possède les détenus, qu'il possède son peuple, que tous ces criminels (qui n'ont pas toujours été condamnés justement, mais c'est un autre débat) lui appartiennent.

Et puis d'abord, l'horreur de la prison, c'est chez les autres qu'on veut bien la voir.

De toute façon, quelles que soient les conditions de détention, l'idée même de prison est inacceptable. Pourquoi, d'où vient l'idée que la réponse à un simple délit (je ne parlerai pas de crimes) doit être la privation de ce que l'homme a de plus précieux, à savoir sa liberté ? Je n'ai pas eu le courage d'aller assez loin dans Surveiller et Punir, de M. Foucault, pour le savoir, mais de toute façon, je ne verrai rien qui justifiera une telle mentalité.

Car les prisons sont des lieux horribles, glaçants, révoltants, répugnants. Elles tuent lentement (outre les suicides), à petit feu, et rien n'est pire que cela. La prison, c'est la peine de mort par le temps, par l'enchaînement inéluctable des heures, la punition du vieillissement, du vieillissement inutile (ou bien au service de grandes entreprises, qui ont des esclaves parmi les détenus), du vieillissement passif de celui qui est obligé d'observer son étiolement progressif. Et au bout, il y a bien la mort, et la mort sans avoir rien pu faire de ta vie, la mort physique quand tu l'étais déjà dans ta tête.

Ce n'est pas moi jeune bloggueuse derrière mon écran qui le dit, ce sont eux, les enfermés. Ceux de Corbas et bien d'autres avant eux ont écrit pour protester contre les conditions de détention, et ceux d'Arles, du Bois-d'Arcy, pour l'abolition de la prison.

Non, la peine de mort n'est pas abolie en France. L'Etat tue, tous les jours, des milliers de personnes, dans la joie et la bonne humeur. Comment peut-on se mettre au service de cet Etat-là ? Comment peut-on devenir maton ?
Non, la peine de mort n'est pas abolie en France. Il faudra bien se le mettre dans la tête. Et il faudra apprendre à gueuler contre ce qu'on oublie. L'oubli, ça aussi, ça fait partie de la mort des prisonniers.

Voilà encore des articles du Monde Libertaire, si vous avez le courage : Pour en finir avec toutes les prisons ; « La prison n’est qu’un espace muré qui cache les échecs de la société. »

4 octobre 2011

On cause police

En ce moment, entre la mise en examen du n°2 de la PJ de Lyon, la polémique autour de sites de copwatching, le procès de Villiers-Le-Bel, on parle beaucoup de la police, et les situations peuvent parfois être drôles. Ou pas.

Michel Neyret, donc, est soupçonné de trafic de drogue, et Guéant n'a pas l'air d'en croire ses oreilles. Comme lui, je suis terriblemment déçue. Moi qui était persuadée que les policiers étaient des gens sans histoires et sans reproches. Souvent, les arroseurs arrosés ne font pas pitié.

Les histoires des sites de copwatching, c'est marrant, aussi. Il s'agit de plateformes qui ont pour but de répertorier des photos et vidéos des violences policières, prises dans la rue par des gens très éclairés. La question Qui surveillera le surveillants ? (du poète latin Juvénal) se trouve ainsi résolue…

Sauf qu'aux policiers, ça ne leur plaît pas. Ils disent que c'est pas bien, et que s'ils sont victimes de la brutalité policière, les gens n'ont qu'à porter plainte. Ils sont pourtant bien placés pour savoir que la justice ne répond que très rarement aux attentes des victimes de ce genre d'attaques. Le flic, tacitement, dans la tête de tous, est mis hors de cause dès le début… Comme le dit si bien Serge Quadruppani dans La politique de la peur (p. 58): « Quiconque suit d'un peu près les relations entre la jeunesse des quartiers populaires et la police en France ne peut que constater qu'elles ressemblent de plus en plus aux rapports entre deux bandes qui se défient et s'affrontent. Avec la particularité que l'une d'elles, celle des policiers, gagne toujours. Délibérément ou pas, le message envoyé depuis plusieurs décennies est que, quoi qu'il arrive, les actes des policiers, depuis les insultes et les tabassages jusqu'aux meurtres (une douzaine par an, depuis 2000), demeurent à peu près toujours impunis. [...] Il n'y a aucune volonté délibérée, aucun complot, aucun plan arrêté derrière cette constatation, et, pourtant, la réalité est là, il faut bien la voir dans toute sa brtalité : la bavure, à la fin, ça sert à montrer qui commande. »

Alors voilà, messieurs les policiers. Les civils peuvent subir en permanence — Quadruppani parle des quartiers populaires mais c'est vrai aussi dans beaucoup de manifs — une violence terrible de la part de ceux qui seraient chargés de maintenir l'« ordre ». Surveiller les surveillants, c'est juste, et démocratique… La police, dans la politique du « pouvoir au peuple », n'est pas là pour dominer par la force, mais pour assurer une certaine sécurité. Tout ça est très discutable, d'un point de vue libertaire notamment, mais je ne vais pas vous faire chier avec ça, vous savez très bien ce que j'en pense.

Enfin, last but not least, le procès en appel de Villiers-Le-Bel. Étant donné qu'en 2005, je n'étais pas capable de comprendre ce qu'il se passait (je garde que un souvenir flou d'images sombres de cités au milieu desquelles brûlaient des voitures), j'ai dû me documenter. Il y a par exemple un article des Inrocks à ce propos, qui dit : « L’affaire de Villiers-le-Bel révèle ses facettes comme autant d’instantanés sur lesquels se pencher tour à tour. Elle touche au brûlant et au refoulé : le destin des quartiers populaires et leur soulèvement redouté, le travail policier, l’affirmation de l’autorité de l’Etat sur un territoire qu’il a abandonné depuis longtemps dans ses dimensions autres que répressive. »

« L'affirmation de l'autorité de l'Etat ». C'est le problème. L'Etat doit s'affirmer parce qu'il sait bien qu'il est haï par beaucoup. Or, quand il s'affirme, c'est souvent de manière violente, gratuite, excessive. C'est à ça qu'on le reconnaît… un Etat ne sera jamais pacifique. Donc, il est supposé que l'Etat a, une nuit, percuté une moto sur laquelle se trouvaient deux jeunes, Moushin et Larami, qu'il les a tués et qu'il s'est retrouvé avec des émeutes sur le dos. Voilà à peu près l'histoire, même s'il y a plusieurs versions. Et les émeutiers n'ont pas été tendres avec la police ; ils lui ont tiré dessus à balles réelles. L’État, toujours lui, a donc été défendu implicitement par les médias. « Ces jeunes sont violents, méchants même, ce sont des délinquants-nés, il faudra détecter ce genre de comportement dès la maternelle, et pis d'abord c'est tous des Arabes, il faut les expulser ». Comme d'habitude. Et encore maintenant, encore ce matin. A la radio, j'entendais que les policiers étaient traumatisés.

Non, sérieux ? Dites, ce n'est pas vous qui traumatisez des centaines de personnes tous les ans, à coups de matraque, de menottes, de formulaires administratifs qui peuvent envoyer des bébés en centre de rétention ou renvoyer des séropositifs dans leur pays ? Vous qui tapez sur des Indignés pacifistes à la Bastille, au point que la fille qui était venue me parler dans le cortège de la manif de mardi dernier, avait les yeux enflés trois jours après ? Ce n'est pas l'Etat, votre Etat que vous représentez, qui abandonne ces jeunes et les méprise, les caricature en fous dangereux et en ennemis publics ?

Je suis désolée, ô raisonnables. Mais je suis incapable de ressentir la moindre compassion pour ces gens-là.