22 mai 2012

22 mai 1848

Le 22 mai 1848, l'esclavage est officiellement aboli en Martinique.
Cette histoire aurait pu me rester étrangère, elle aurait pu rester en-dehors de ceux qui ne l'ont pas vécue directement.
Mais la poésie, elle, ravive. 


Il n'y a pas à dire : c'était un très bon nègre.
Les Blancs disent que c'était un bon nègre, un vrai bon nègre, le bon nègre à son bon maître.
Je dis hurrah !
C'était un très bon nègre,
la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu'une fatalité pesait sur lui qu'on ne prend pas au collet ; qu'il n'avait pas puissance sur son propre destin ; qu'un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d'interdiction en sa nature pelvienne ; et d'être le bon nègre; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques. 

C'était un très bon nègre.

et il ne lui venait pas à l'idée qu'il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide

C'était un très bon nègre. 

Et on lui jetait des pierres, des bouts de ferraille, des tessons de bouteille, mais ni ces pierres, ni cette ferraille, ni ces bouteilles ...
Ô quiètes années de Dieu sur cette motte terraquée !
 
et le fouet disputa au bombillement des mouches la rosée sucrée de nos plaies.

Je dis hurrah ! La vieille négritude
progressivement se cadavérise
l'horizon se défait, recule et s'élargit
et voici parmi des déchirements de nuages la fulgurance d'un signe
le négrier craque de toute part... Son ventre se convulse et résonne... L'affreux ténia de sa cargaison ronge les boyaux fétides de l'étrange nourrisson des mers !
Et ni l'allégresse des voiles gonflées comme une poche de doublons rebondie, ni des tours joués à la sottise dangereuse des frégates policières ne l'empêchent d'entendre la menace de ses grondements intestins
 
En vain pour s'en distraire le capitaine prend à sa grand-vergue le Nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l'appétit de ses molosses 

La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté
 
Et elle est debout la négraille

la négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
 
           debout
                et
                    libre
 
debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici :
plus inattendument debout
debout dans les cordages
debout à la barre
debout à la boussole
debout à la carte
debout sous les étoiles
 
            debout
                 et
                     libre
 
et le navire lustral s'avancer impavide sur les eaux écroulées.



Aimé Césaire
extrait du Cahier d'un retour au pays natal (1947)

3 commentaires:

  1. Ben moi, j'aime beaucoup ta présentation, on dirait un peu du Jim Harrisson, il y a de la poésie, plein de trucs que j'aurais aimé dire à 20 piges… Je viendrai te lire.

    Jovan Menkevick

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  2. J'aime(toujours)(encore) beaucoup Césaire merci de ce partage

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