8 mars 2012

De loin en loin…

De loin en loin, il arrive qu'on rencontre des gens assez ahurissants, des stupides, des aliénés, des déments (dans le milieu des conservatoires de musique, par exemple), des ridicules, ou des gens malsains. Mais rencontrer en une même soirée deux personnes qui sont tout ça à la fois, c'est rare et assez traumatisant.

Hier soir, donc, je me trouvais au vernissage d'une exposition à la mairie du IIe arrondissement de Paris. Il s'agit du remarquable travail de la photographe Marie-Hélène Le Ny, qui a photographié 193 femmes d'origines et d'horizons très différents. Ces femmes lisent également un texte de leur choix, racontant parfois leurs propres expériences. On trouve des artistes, des politiques, des chercheuses, des anonymes qui ne le sont justement jamais vraiment, et qui sont riches de leurs cultures et parfois se sont découvertes belles, en tant que femmes, en tant que vivantes. Beaucoup d'émotion, donc ; l'expo se tient jusqu'au 22 mars et si vous êtes dans le coin, je ne peux que vous encourager à y aller.

Je me trouvais donc en train d'admirer les portraits, quand une femme d'une cinquantaine d'années nous aborde, ma mère et moi, en nous disant tout de go : « Alors, quoi de neuf dans le mouvement féministe en ce moment ? Pas grand chose, hein ? Moi j'en ai rencontré, ben y'a les mots mais rien derrière, hein ! »
Euh, oui. Bon. Avec ma mère, on ne sait pas trop quoi dire. Il serait trop long de mentionner tout ce qui se joue en ce moment chez les féministes. Comprenant que je m'intéresse à la chose, la harpie se prétendant féministe me pose cette question assez saugrenue : « Et vous êtes pour ou contre l'avortement ? » Un peu gênée, je m'empresse de répondre que bien sûr que oui, je suis pour, ça va de soi. Elle a un regard atterré. C'est bien ce que je craignais. « Aaaah, ma pauvre petite, me dit-elle à peu de choses près, vous savez, quand on un vu des films sur l'avortement, on ne peut qu'être contre.
— Mais vous ne croyez pas que ces films sont justement destinés à discréditer l'IVG ? »
Et la voilà partie pour me dire en long en large et en travers que les femmes qui ont subi une IVG en sont toutes sorties traumatisées, que je suis encore jeune, et gnagnagna. « Aujourd'hui, il existe des associations pour aider les filles-mères ! » pérore-t-elle, sous-entendu Qu'est-ce-que-ces-connes-vont-faire-dans-des-centres-de-Planning-Familial-on-s'occupe-déjà-assez-d'elles. Une dame entre dans la conversation et témoigne qu'elle a déjà avorté sans que ça ne lui laisse de séquelles. « Oui mais vous êtes particulière, vous, vous êtes éduquée (ainsi l'éducation serait synonyme de force mentale, c'est à vérifier) ! Et vous avez été élevée dans une intelligentsia de gauche qui entretient ces positions pour l'IVG… »
Oh. Toute personne qui s'affirme en faveur de l'avortement est donc issue de l'intelligentsia de gauche. Elle m'apprend un truc. « Il faut dompter les hommes, je suis féministe parce que je n'ai pas eu d'enfants, j'ai empêché les hommes d'aller au bout de leurs pulsions. » Décidément, c'est formidable, j'apprends plein de choses. Super, le but dans la vie. Dompter les hommes. J'irai loin, avec des conseils aussi précieux.
Au bout d'un moment, la conversation devient insoutenable, et nous prenons froidement congé de l'illuminée.

Mais je me rends compte, au fil de la soirée, qu'elle s'est mise en tête de convertir toute la salle — sans grand succès bien entendu. Par malheur, elle finit par en trouver une qui partage son avis. Elle me désigne du doigt en lui expliquant qu'elle n'a pas pu aller au bout de sa pensée parce qu'il y avait ma mère — comme si c'était ma mère qui m'avait obligée à quitter le débat. Je me suis retenue de lui balancer mon poing dans la gueule, parce que j'avais mon bracelet à clous, ça aurait fait des histoires.

Mais sa copine vient me voir à son tour, genre On va voir si ça réussit avec moi. Tu as quel âge, qu'est-ce que tu penses de l'expo, tout ça. Puis :
« Tu apprends la biologie au lycée ? » « Euh, oui…» « Ah, c'est bien, la nature, tout ça… »
Ok, je vois où tu veux en venir. « Parce que les enfants, ce sont les enfants de Dieu, hein, de la nature, il ne faut pas leur faire du mal… »
Aïe. Illuminée puissance cinq. Je m'efforce de rester polie. « Mais vous ne croyez pas qu'il vaut mieux qu'un embryon ne puisse pas devenir un bébé, plutôt que ce bébé naisse dans un monde où personne ne saura lui donner ce dont il a besoin ? » A voir son expression choquée, elle ne me suit pas.
Essayons le retour aux principes de base. « Et qu'est-ce que vous faites des mères ? L'avortement leur permet d'avoir un enfant si elles en ont envie ! » « Oui, d'accord, pour un viol, un inceste, mais il ne faut pas qu'elles fassent ça tout le temps (sic) » Théorie de l'IVG de confort. « Vous savez, je pense que les centres de Planning Familial, on les informe assez sur ce qu'est l'avortement, je ne crois pas que ces femmes prennent ça à la légère. » L'art de prendre les femmes pour des connes.
Et là, l'argument choc : « Mais si elles ne parlent pas français ? Si elles ne sont pas éduquées ? » « D'accord mais… » Impossible de répondre, elle s'enflamme : « C'est les immigrés qui foutent la merde, qui tuent des enfants parce qu'ils n'ont pas d'éducation ! » Mais c'est pas toi qui va améliorer le système pour que plus de gens aient accès au savoir. « Toi, tu es blanche et chrétienne comme moi… » Ah, elle joue la carte du Entre blancs. Et l'UMP qui donne l'argument communautariste contre le droit de vote des étrangers. « Non, je ne pense pas, non. » Elle ne relève pas, continue sa diatribe dégoulinante de racisme et de valeurs dépassées. « Il faut pas les laisser passer, les étrangers, c'est eux qui apportent leur merde chez nous ! » C'est toi qui me fais chier, là tout de suite, alors on va conclure fissa. « D'accord, madame, je crois que nous sommes sur des idées radicalement différentes et vous ne parviendrez pas à ma convaincre, alors on va s'arrêter là. Au revoir, bonne soirée. »

J'avoue que ces conversations m'ont rendue un peu stone. Je savais, bien sûr, qu'il existait des gens comme ça, complètement hors de la réalité des femmes, et/ou aliénés par la religion (ce sont en général les mêmes qui pensent que la France est envahie par les musulmans et emmerdent ces derniers sur leurs pratiques culinaires), qui vont prier devant l'hôpital Tenon pour sauver les pauvres pécheresses qui viennent y avorter. Et qui sont dans ces cas-là protégés par les flics des méchants gauchistes qui viennent défendre ledit centre IVG.
Mais d'en rencontrer en vrai, c'est une expérience vraiment étrange. Sur le moment, tu as vraiment l'impression qu'une partie de l'humanité est irrécupérable. Ça te rappelle que les droits des femmes ne sont pas du tout, mais alors pas du tout acquis, quel que soit le pays, et que les religions dans lesquelles sont ancrées la plupart des sociétés y sont pour beaucoup.
Mais bon, tant que les femmes sont canon et qu'elles ferment leur gueule, le monde tournera rond et on pourra dormir sur nos deux oreilles.