19 décembre 2014

Extrait d'interview d'une afroféministe sur la tournure néolibérale que prend le féminisme actuel

Je traduis ici un extrait de cette interview de la chercheuse Imani Perry sur The Feminist Wire. Elle y critique les influences néolibérales du féminisme intersectionnel actuel, qui a perdu l'attachement à la notion de classe des premières afroféministes. 
Cela rejoint beaucoup mes questionnements du moment à propos du féminisme auquel je suis confrontée sur les réseaux sociaux, et je pense que c'est une réflexion qu'il est essentiel d'avoir, pour ne pas perdre de vue le changement social radical qu'a au départ prôné le féminisme intersectionnel, au contraire d'une amélioration uniquement individuelle qui se résumerait à une égalité au sein du capitalisme (égalité qui ne serait donc jamais réellement possible).

NB : j'ai choisi de traduire "Black feminism" par afroféminisme, mais peut-être qu'il faudrait dire féminisme Noir. Si jamais quelqu'un-e passe par là et veut un changement, faites signe.


DM: You recently offered a compelling critique via social media in which you noted: “Black feminism used to be inherently radical, critical of classism, sexism, racism, heterosexism, and structures of domination, exploitation and imperialism everywhere. But now we have our own versions of NOW feminism, derivative 2nd wave feminism, and tone-deaf elitist middle class feminism.” Can you say more about these contemporary Black feminisms that you’ve named and why it might be important to remember the political and intellectual frameworks out of which Black feminisms emerged?
IP: Neoliberalism has infected every area of thought, even those we think of as inherently progressive. Feminism that is about “choice” (read consumption) rather than an analysis of power, and comes through the mechanisms, and reflects the priorities, of large corporations has very limited potential to actually say much of anything about the deep structure of inequality. I think it is important to remember early Black feminisms because those women had a deep analysis of inequality, one that began with, but extended far beyond their existences as Black women to address all forms of oppression at home and abroad. Those feminists did not celebrate the powerful, but rather advocated for the least of these. And their intellectual work was never simply about the fact of someone being born in a Brown skinned xx body, but rather about the interpretive power of beginning one’s thought from the experience of being Black and a girl or woman. I am worried when I read the title “Black feminism” applied to championing women like Susan Rice. I think a traditional and sophisticated Black feminist analysis does understand that she was targeted as a function of her race and gender; and yet, it also takes a critical posture towards her ideology which lies contrary to global principles of justice. Black feminist thought is not simply an interest group advocating for powerful Black women, it is about seeing the world with a vision of liberation. At least it should be.

Darnell L. Moore : Vous avez récemment proposé, sur les réseaux sociaux, une critique particulièrement convaincante dans laquelle vous écrivez : « L'afroféminisme a été, de manière inhérente, radical, critique envers le classisme, le sexisme, le racisme, l'hétérosexisme, et les structures de domination, d'exploitation et d'impérialisme partout dans le monde. Mais aujourd'hui, nous avons nos propres versions d'un féminisme qui serait plus "actuel", un ersatz peu original de la seconde vague du féminisme, un féminisme mis en sourdine, élitiste et accaparé par la classe moyenne. » Pouvez-vous nous en dire plus à propos de ces afroféminismes contemporains et de pourquoi il serait important de se rappeler des cadres politiques et intellectuels desquels a émergé le féminisme Noir ? 

Imani Perry : Le néolibéralisme a infecté tous les domaines de réflexion, même ceux que l'on pourrait penser en eux-mêmes progressistes. Le féminisme qui ce concentre sur le « choix » (la consommation, en réalité) plutôt que sur une analyse du pouvoir, et s'insère dans les mécanismes des grandes entreprises en en reflétant les priorités, a un potentiel très limité pour dire quoi que ce soit à propos de la structure profonde de l'inégalité. Je pense qu'il est important de se souvenir des premières afroféministes, parce que ces femmes avaient une analyse profonde de l'inégalité, une analyse qui se basait sur leurs expériences de femmes Noires mais qui s'étendait bien au-delà, interpellant toutes les formes d'oppression, dans le domaine privé et plus loin. Ces féministes ne louaient pas les puissant-e-s, mais se voulaient plutôt les défenseures des moins avantagé-es. Et leurs travaux intellectuels ne parlaient jamais simplement du fait d'être née avec une peau noire et deux chromosomes X, mais du pouvoir d'interprétation que pouvait donner le fait de baser sa pensée sur l'expérience d'être Noire et une fille ou une femme. Apprendre que l'expression "afroféminisme" est appliquée à des femmes comme Susan Rice [afro-américaine spécialiste en politique étrangère et actuellement conseillère d'Obama à la sécurité nationale des Etats-Unis] m'inquiète. Je pense qu'une analyse afroféministe traditionnelle et complexe comprendrait que si elle en est là, c'est effectivement parce qu'on l'a ciblée en fonction de sa race et de son genre ; mais cette analyse aurait aussi un point de vue critique envers son idéologie, qui va à l'encontre de tout principe de justice. La pensée afroféministe n'est pas simplement un lobby visant à amener des femmes Noires en position de puissance, elle se présente comme une vision du monde à travers le prisme de l'émancipation. Du moins, c'est ce qu'elle devrait être. 

Source :  Black Feminist Intellectual: A Conversation with Professor Imani Perry 
interview by Darnell L. Moore

27 septembre 2014

Du féminisme gentil là-haut

Emma Watson a donc fait un petit discours aux Nations Unies pour soutenir le projet He For She, "mouvement de solidarité pour l'égalité des genres, pour qu'une moitié de l'humanité aide l'autre, pour le bien de toute l'humanité" (cf. le site du machin en question).
Bon alors, le féminisme institutionnel c'est joli, c'est respectable, ça "ouvre le dialogue", tout ça, mais je trouve qu'il manque un peu des trucs. Beaucoup, en fait.
 (Je ne vais rien dire de plus, sans doute, que ce que beaucoup de féministes ont dénoncé ces derniers jours. C'est juste que pour une fois je savais à peu près comment formuler et que ça m'a vraiment agacée que tout le monde trouve ce discours génial).

Rien que le nom du projet. He For She. Non, pas "les hommes pour les femmes", non. Je pense qu'on va surtout se libérer nous-mêmes comme des grandes, hein ? Et que les hommes vont une bonne fois pour toutes nous écouter. J'en ai assez de dire merci, j'en ai assez d'être polie.

Il manque la rage.
Il manque la rage que je ressens, que des milliers de femmes ressentent, quand on nous fait des avances sexuelles ou qu'on nous insulte juste parce qu'on le malheur de trimballer un corps étiqueté féminin dans la rue, juste parce qu'on a le malheur de vouloir se rendre d'un point à un autre de sa ville avec des seins et pas de pénis (je parle des femmes cisgenres parce que c'est ce que je vis).
La rage quand on doit écourter des soirées avec des gens qu'on aime, faire chier tout le monde à demander qui rentre par où à quelle heure pour pas se sentir une proie, parce que peut-être. S'empêcher de vivre sa vie sur des suppositions, parce qu'on sait que, potentiellement… "Tu seras violée, ma fille".

Il manque la rage qui me prend aux tripes en repensant au type qui a absolument pas respecté mes angoisses au début de ma vie sexuelle, avec qui j'ai vécu des moments douloureux physiquement et psychologiquement qui me poursuivent encore, parce qu'il a pas daigné prendre le temps, m'écouter, considérer ma parole comme valable, parce que je "plaquais le féminisme sur ma vie personnelle", parce que j'avais la stupidité de m'interroger sur mon propre consentement, parce que j'étais pas sûre et que dans sa tête ça voulait dire oui, parce que j'avais des questions qui "ruinaient la spontanéité et la beauté de l'instant", parce que j'avais des questions qui l'empêchaient de baiser sans se poser de questions.

Il manque la rage que je ressens quand j'entends des réflexions rabaissantes, des moqueries, des remarques objectifiantes, quand je vois des publicités sexistes, quand je tombe sur les conseils minceur des magazines féminins, la rage qui répond à la sensation que, toutes, par ces insultes quotidiennes, on nous considère comme des sous-merdes.

La rage que je ressens à chaque fois que je me rappelle que ça vient d'un système qui se perpétue depuis des centaines d'années et qui est ancré de manière très profonde et insidieuse dans toutes les mentalités. La rage et le sentiment d'impuissance.

Il manque la rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, en lisant des témoignages de viol, de harcèlement, de femmes battues, de femmes qu'on a piétinées, utilisées, avec qui on a agi comme avec des objets, des femmes agressées, tuées, qu'on a voulu dégrader, punir d'être ce qu'elles sont.

La rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, quand ces violences arrivent aussi parce que ces femmes ne sont pas hétéro, parce que ces femmes sont trans, racisées, pauvres, handicapées, prostituées.
La rage dont ces femmes témoignent jour après jour, sans qu'on daigne les écouter, ni même les entendre.

Il manque la rage envers des oppresseurs qui usent d'une violence incommensurable envers nous. Cette violence elle est là, permanente, changeante dans sa forme mais pas dans son fond. Cette violence, elle appelle pas de concessions.

La rage de savoir qu'on doit se battre encore, toujours, pour des choses qui auraient dû être réglées il y a des dizaines d'années. 

Et Emma Watson me dit, nous dit, de laisser plus de place aux hommes. Emma Watson tient absolument à rassurer les hommes sur le fait que les féministes ne les haïssent pas. Emma Watson fait l'impasse sur ce que vivent les femmes racisées ici en Europe, oui, chez toi, dans ton monde-civilisé-sans-excisions, en tant que femmes ET non-blanches (ET non-hétéros, etc). Sur les relations entre genre, race et classe, en somme.

Emma Watson rappelle pendant la moitié de son discours que les hommes souffrent aussi du patriarcat et que le féminisme est aussi là pour les aider.
Alors oui, c'est vrai, les hommes souffrent du patriarcat et, par conséquent, le féminisme les aide aussi. C'est un fait. C'est bien. Mais ce n'est pas son but premier. Le féminisme c'est d'abord par et pour les femmes. Les hommes qui veulent y participer, très bien, mais qu'on ne sous-entende pas qu'ils peuvent être au même niveau que les femmes dans cette lutte. C'est tout simplement impossible. Comme disait quelqu'un dont j'ai oublié le pseudo sur Twitter, ne pas pouvoir pleurer par peur d'être vu comme une "fillette", et se faire tabasser quotidiennement par un conjoint, j'arrive pas à mettre ça tout à fait au même niveau. Ça ne leur appartient pas en premier. Qu'on ne sous-entende pas qu'ils vont pouvoir mener aussi la lutte.
C'est cool que les hommes féministes existent parce que ça veut dire qu'ils peuvent parfois se dire "wait, quelque chose tourne pas rond, j'ai envie de m'engager pour ça même si c'est pas ma réalité". Watson dit quelque chose comme "Ils faut qu'ils sentent qu'ils ont aussi leur place". Moui. Mais leur place, ça devient vite "la place". Alors ils doivent d'abord écouter. Poser des questions au lieu de critiquer de manière péremptoire. Se remettre en question. Se rendre compte de ce que leur privilège leur offre dans telle ou telle situation. Et surtout, éduquer leurs potes mecs. C'est pour ça qu'on a besoin d'eux. C'est d'abord pour qu'ils se servent de leur légitimité arbitrairement conférée par le patriarcat pour parler de ça aux autres mecs.

Et puis Emma Watson demande aux hommes de le faire parce que — bon vieil argument — les femmes sont leurs sœurs, leurs femmes, leurs mères. Les femmes ne seraient dignes d'intérêt et de respect que lorsqu'elles appartiennent à un homme ? Intéressant. Il manque l'affirmation que les femmes doivent être respectées en tant que femmes, purement et simplement, pour ce qu'elles sont en tant qu'êtres humaines et individues.

J'en ai assez qu'on me dise "mais regaaaarde elle fait ce qu'elle peut, et puis c'est les Nations Unies, pas ton cercle anarcha-féministe, il faut bien faire passer les messages, faire des concessions". Oui mais non. Des fois y'en a juste assez. C'est ce qu'on entend tout le temps. Le féminisme raisonnable. Ne soyez pas lesbiennes et poilues, sinon vous correspondez au cliché, et puis franchement vous pourriez faire l'effort de baiser avec des gens qui ont une bite entre les jambes et de vous épiler, surtout, parce que les poils c'est sale, personne ne veut d'une interlocutrice politique sale, hein, d'une interlocutrice politique (au sens de ce qui est politique, pas forcément du monde politique) qui soit pas jolie.
Emma Watson est jolie. Elle est gentille. C'est cool. Mais moi j'ai pas envie de ça. J'ai envie de foutre des coups de pieds dans les couilles des violeurs. Je veux pas être gentille. Les violeurs, eux, ne t'apportent pas du thé et des petits gâteaux en te demandant si ça te gêne pas trop d'être agressée.

Il faut savoir que les féministes sont très souvent gentilles. On explique aux mecs. Mais à des moments on en peut plus. A des moments, il faut savoir reconnaître que ton agresseur (je parle pas seulement des violeurs, je parle des "tu suces ?" dans la rue, je parle des "bon j'ai fait la vaisselle, tu me dois bien une fellation", des "mais t'es une fille ou un garçon ?", des "non mais la bisexualité c'est une phase, tu finiras bien par choisir"…) ne sait pas et ne pourra jamais savoir ce que tu ressens, ni l'urgence à lutter, ni l'urgence à gueuler, ni la douleur que c'est.

« Au lieu de dire "nous sommes en train de mourir, d'être frappées, d'être violées, nous ne sommes pas libres", nous sommes occupées à dire "non, non, on ne hait pas les hommes juré !" C'est une tactique des oppresseurs de dire que les mouvements subversifs font du mal. Ça oblige les activistes à être tout le temps dans le discours défensif. »

Oui, je veux hurler et mordre et détruire un monde oppressant pour tous les gens qui ne sont ni hommes ni blancs ni valides ni hétéros ni adultes. On sait très bien que les discours à l'ONU ça sert à rien.
Tu es Emma Watson, tu es l'actrice d'Harry Potter, tu es photogénique. Alors tu as droit à des gifsets sur Tumblr, avec des milliers de likes qui disent "oooh elle est tellement géniale", sauf que sur Tumblr, tout le monde t'aime déjà.
Tu t'es pris des menaces de viol, de harcèlement sexuel dans la gueule, après ça, après avoir fait un discours on ne peut plus conciliant avec les mecs. Je ne nie pas ça. Je ne nie pas que toute femme qui parle haut et fort, publiquement (à l'ONU ou devant ses potes qui font une blague sur le viol), a du courage. Je ne nie pas la violence de ça. Mais tu étais déjà une personnalité publique avec une vie extrêmement privilégiée.

Et puis, tu vois, ça ne sert à rien, d'être gentille. La haine chez les agresseurs, elle est là. Les mecs qui veulent vraiment écouter écouteront, qu'on gueule ou pas, sans dire "ouiiinn mais elle est méchante, et puis tous les hommes sont pas comme çaaaa". Les autres, ils trouveront toujours, toujours un prétexte pour nous écraser. Alors si quoi qu'on fasse on s'attire de la merde, tant qu'à faire, je m'entraîne à arrêter d'être gentille. Parce qu'être gentille, c'est ce qu'on apprend aux filles. Ne pas se faire trop remarquer, ne pas trop revendiquer, ne pas avoir trop de désir(s). Or, quand j'ai vécu des violences avec des mecs, quelles qu'elles soient, c'était parce que j'ai pas osé gueuler. Le mal que ça m'a fait, que ça nous a fait, d'être mielleuses et patientes et conciliantes et sages…

Et puis aussi, c'est pas optionnel de reconnaître qu'on parle toutes les deux en tant que femmes blanches et pas pauvres etc. Et de demander à des femmes qui vivent une autre réalité que nous, les écouter, avant d'écrire des discours. Tu parles aussi forcément en tant que blanche, que tu le veuilles ou non. Malheureusement, dans notre société, c'est un avantage sur d'autres pour être écoutée. Alors si tu veux mettre ça à profit, ce que je trouve pas débile, écoute la réalité de celles qui vivent d'autres oppressions, avant. Ce qui t'évitera de parler des pratiques misogynes ultra-violentes uniquement dans des pays lointains pas-comme-nous. Elles existent aussi chez nous, autrement. Et chez nous, les femmes de ces mêmes pays vivent d'autres violences parce qu'elles sont racisées.

Voilà. Je veux pas d'un féminisme joli et télévisable et couverturedemagazinable. Ni d'un féminisme qui oublie la moitié des femmes dont il est censé causer. Tu m'ennuies, Emma, sincèrement. Viens faire la révolution, c'est plus rigolo, et au moins, on met pas la rage sous verre pour aller montrer au monde qu'on est respectables. Être respectables, c'est pas le but.

5 mai 2014

Les jours qui filent

Ces moments où tu te vois obligée de décider la fin d'amitiés très importantes et complices parce que l'autre a des idées et/ou un comportement de connard. Certes, cette amitié que tu croyais géniale était finalement limitée. Certes, il s'avère qu'il est un salopard. Certes, t'as pas envie d'avoir une amitié avec quelqu'un comme ça. Certes, tu devrais pas regretter.
Alors non, tu ne le regrettes pas en tant que personne — ou peut-être un peu parce que tu te souviens de ses bons côtés, mais tu le regrettes surtout parce ça a été, un court moment, avant que vous vous connaissiez mieux (trop), ton seul véritable ami, un ami de tous les jours, un ami à qui parler quand tu avais besoin et qui pouvait tout te dire aussi et avec qui tu pouvais déconner, cela pendant quelques mois. C'est ça, que tu as perdu. Un repère.

Tu ne sais pas lier des amitiés IRL. Celle-ci avait commencé sur Internet, plus facile. Mais du coup, les gens habitent loin, difficile de les voir. 
Ceux de ta ville, ce sont ceux du lycée. Au lycée tu n'es l'ennemie de personne, les gens qui ne te reviennent pas, tu ne leur parles pas, les autres tu les ignores sans animosité, par habitude, parce que pas les mêmes intérêts, et il y a des gens avec qui tu discutes volontiers, avec qui tu t'entends très bien. Mais tu ne sais pas toujours comment eux te considèrent. Tu les vois déjà dans la semaine, tu les sollicites de temps en temps pour une conversation ou un déjeuner, et tu n'oses pas faire plus, leur demander de faire un truc ensemble le week-end par exemple. Parce qu'ils ont plein d'autres amis, pleins d'autres relations, des amoureux-ses, des vies sociales. Tu n'es pas assez proche d'eux pour savoir s'ils t'apprécient spécialement. Et puis tu aurais l'air de la fille qui a pas d'amis et qui va faire chier les autres en quémandant un peu d'attention.

Et puis en ce moment tu as des problèmes desquels tu as envie de parler, alors tu en parles, les autres sont cools et t'écoutent, mais tu ne veux pas parler que de ça non plus, tu veux entendre ce qu'eux font de leur vie, et tu veux que les gens se sentent pas dans une relation à sens unique. Mais tu as peur qu'ils se disent que c'est le cas, justement, qu'ils se disent que tu vas parler que de toi, vu la période que tu traverses. Tu as peur qu'ils t'évitent à cause de ça. Tu ne sais pas jusqu'où tu peux leur demander d'être avec toi pour parler de tout et de rien, pour faire un truc, même pour réviser ensemble, tu ne sais pas jusqu'où tu peux aller sans que ça soit pris pour de l'incruste pénible dans un cercle d'amis déjà constitué.
Tes potes de lycée ne sont pas de ceux à qui tu peux envoyer un message aléatoirement pour délirer et avoir une conversation débile dessus, ou à qui tu peux dire "j'ai besoin de câlins" sans avoir peur de les faire chier.

Au lycée, si tu veux être pleinement intégré à un groupe, il faut aller dans les soirées. C'est pas ton truc. Du moins, pas celles-là. Pas celles avec des gens défoncés, avec trop d'alcool, avec des mecs qui vont t'éviter quand il s'agira de danser parce que t'es la loseuse moche, et surtout, une soirée comme les leurs, c'est celle avec des tas de groupes, ou un grand groupe, déjà constitués. Alors arriver là-dedans… Tu voudrais des soirées avec du monde mais pas trop, de l'alcool mais pas trop, de la drague mais pas trop, de la danse et de la musique mais pas trop fort. Tu es une rabat-joie. Une introvertie, quoi. La fille qui en primaire, invitée aux anniversaires des copines, allait lire des bouquins et parler avec les parents du camarade de classe, et que les gens devaient tirer par la manche pour qu'elle vienne danser. Même si c'est plus à ce point maintenant, il reste quand même des tas de réflexes. Que tu ne veux pas complètement abandonner, parce que tu ne veux pas te sentir obligée d'être une autre pour pouvoir plaire aux gens.

Tu as deux très bonnes amies dans ton quartier, mais elles bossent comme des dingues (ce que tu devrais être en train de faire toi aussi, mais impossible de te motiver ni de te concentrer), toi tu les trouves géniales et ça te gênerait pas de discuter/passer du temps avec elles tous les jours, parce que tu es comme ça, tu t'attaches à peu de gens mais quand tu t'attaches tu es entière dans tes relations, et tu crois pouvoir dire qu'elles t'apprécient aussi, probablement plus sérieusement que tous les autres, mais tu ne veux pas les envahir, pas les gêner. 

Tu n'arrives pas à être assez active dans le collectif militant où tu t'es plus ou moins engagée, parce que tu as l'impression que tu n'es pas douée là-dedans, tu n'oses pas te lancer, dans rien. Alors ça te renvoie l'image d'une fille nulle, incapable de faire, de prendre les choses en main, pas responsable, qui ne prend pas d'initiatives, qui ne contribue en rien au monde, qui n'est utile à personne, voire qui fait partie des boulets du collectif.

A chaque fois, dans les moments de séparation définitive avec quelqu'un qui as compté pour toi, tu te rends compte d'à quel point sans cette personne, tu es seule. Tu es ramenée à ta solitude d'avant l'amitié/l'amour que tu viens de quitter, la solitude de sans personne, la solitude où tout autour de toi semble vide, la solitude qui fait pleurer la nuit et avoir du gris partout dans la tête le jour.
Tu passes tes journées à n'avoir le courage ni l'envie de rien faire, pas d'idées, la flemme, à avoir mal à la tête à force de rester clouée devant ton écran, sans savoir écrire, sans envie de t'impliquer. Tu ne fais que rêver à tout ça, mais tu ne fais rien pour que ça arrive. Tu laisses le temps filer. Tu fais ton boulot à la vitesse d'un escargot, le strict minimum, un peu moins que ce qui serait nécessaire pour la préparation du bac, alors tu t'inquiètes mais t'arrives pas à sortir de cette léthargie. Même la musique, à part parfois quelques sursauts, tu joues un quart d'heure puis reposes ton instrument, incapable de te concentrer. Évidemment, ça n'arrange rien à l'image de fille inutile que tu as de toi-même. Tu te couches bien trop tard, attendant le moment où tu n'en peux vraiment plus, pour repousser le plus possible le moment de t'allonger et d'être de nouveau prise, plus encore que durant la journée, dans ce tourbillon de pensées et d'angoisses.

Même les gens sur Twitter, y'en a des super cools, de qui t'aimerais faire la connaissance, des féministes chouettes, mais pareil, encore un cercle, toi tu es un peu entre les anars antifa qui jouent les durs et les féministes qui fightent le patriarcat avec des chatons, des gifs de séries et des longs articles sur l'empowerment des minorités, et ces deux groupes sont cools mais tu sais pas où te mettre, et puis ce sont des adultes, illes sont plus expérimenté-es, tu sais pas ce que tu pourrais leur dire, tu sais pas quoi ajouter, ce qu'elles disent est vachement bien, mais en même temps pour ce qui n'est pas militant t'as pas les mêmes références, t'es pas aussi gameuse qu'elles, t'es une fangirl de rien du tout et t'as pas envie de te mettre à Game of Thrones, tu piges pas assez bien les concepts, tu as 17 ans, elles en ont entre 20 et 30, elles ont des "conversations d'adultes", même si elles parlent de jeux et de trucs débiles, elles le font d'une manière qui est propre à leur génération, et toi tu as envie d'entrer là-dedans mais tu n'oses pas, tu n'arrives pas, parce que, qui es-tu après tout ? Tu as peur qu'elles te trouvent conne, qu'elles te voient à nouveau comme la fille sans amis qui vient squatter juste pour s'inventer une vie sociale.

Tu as une famille qui t'aime, des adultes qui t'apprécient et réciproquement, ils sont affectueux, mais ce sont des adultes. Tu voudrais être normale. Pas entre les deux catégories d'âge comme maintenant. Ou alors être sûre d'être acceptée aussi bien par un des groupes que par l'autre. 

Partout dans ce billet, la peur du regard des autres. Elle est là partout, tout le temps, tu as même peur de l'image que va garder de toi ton ancien ami, alors que tu ne le verras probablement plus jamais. Tu devrais tellement t'en foutre, Kim. Arrête avec ça. Sois toi et emmerde les gens qui te font chier, emmerde le qu'en-dira-t-on, si ça se trouve ça aiderait à ce que les gens aient envie d'aller vers toi, ça aiderait à ce qu'ils voient qui tu es, justement, et à ce qu'ils t'apprécient pour ça. Mais comme à chaque fois, la même question revient. "Je ne peux pas me permettre de me foutre du regard des autres parce que je n'ai pas d'amis", te dis-tu. D'abord t'entourer, ensuite ce sera plus facile, parce que tu sauras que de toute façon, des gens t'apprécient comme ça. Tu ne sais pas si c'est la bonne stratégie à adopter.

Tu as besoin des gens, des autres, tu as besoin de te sentir appréciée, tu as besoin de sentir que tu peux apporter aux gens, ne serait-ce que par des petites choses. Et puis tu n'as pas d'amoureux-se, qui pourrait être là et te rassurer à tout moment, avec qui tu te sentirais bien, et dont tu saurais qu'il/elle te trouve bien comme tu es. Tu te réveilles le matin avec l'envie d'un autre corps contre le tien, de câlins, de quelqu'un à qui dire bonjour mal réveillée et de qui caresser les cheveux et quelqu'un à embrasser, quelqu'un pour qui t'inquiéter et dont tu saches qu'il/elle se préoccupe de toi, et tu te sens ridicule et puérile à ne penser qu'à ça, rêves d'adolescente. Merde, en quoi c'est mal ? Tu sais que c'est commun et plutôt beau, de chercher l'amour, mais on ressort tellement ça comme un cliché, on vide ça de sa substance, et c'est très triste, mais tu ne peux pas t'empêcher de te conformer malgré toi à l'idée que c'est nul.

Tu ne penses qu'à te recroqueviller pour toujours sous un duvet, hiberner, et, soit oublier la solitude, vider ta tête complètement, oublier que ça fait mal, soit le faire avec quelqu'un de chouette.
Tu aimes être seule, mais pas solitaire. Savoir que c'est ta situation par défaut, savoir que ce n'est pas un choix, te sentir trop peureuse, trop peu confiante, pas attirante, c'est tout ça qui pèse et qui t'empêche d'avancer et de te sentir heureuse, ou au moins joyeuse, de te sentir bien. Tu veux te battre mais tu as l'impression de ne plus avoir la force.
Oh, certes, c'est une période qui va passer, et puis tu as des sursauts d'énergie, mais elle va aussi probablement revenir. A la prochaine décision relationnelle de ce genre, à la prochaine période creuse, des vacances sans rien faire, une opportunité pas saisie, du temps libre que tu aurais aimé passer avec quelqu'un et que tu vivras seule, et le sentiment reviendra. Tu ne penses pas que ce soit de la dépression, même si ce sentiment peut l'appeler. Tu ne te détestes pas fondamentalement, tu te sens nulle sur une chose mais tu sais que tu as une valeur humaine. Tu ne veux pas te faire du mal. Tu n'en n'es pas au stade où tu te dis que tu pourrais mourir, personne n'y ferait gaffe. Non. Juste la solitude, le sentiment de solitude et la peur du regard des autres, qui tord le ventre et la tête sur des périodes de quelques mois, pénibles.

Tu te dis que c'est bizarre d'écrire ça là sur ce blog plutôt politique sur lequel ça fait un an que t'as rien posté, pourquoi le publier, pourquoi dire au monde, c'est sans doute inutile, mais non, puisque ça te soulage. Tu sais qu'il y a des tas d'autres problèmes, tu te dis que c'est peut-être égoïste, superficiel, mais non, puisque c'est ce qui te ronge toi là maintenant très profond et qui t'empêche d'être. Tu te dis que ça fait peut-être complètement ado mal dans sa peau qui écrit des trucs dépressifs dont tout le monde se fout sur son blog. Que ça fait celle qui recherche l'attention, qui se complaît dans sa situation, alors qu'en fait, ce texte, tu l'écris surtout pour toi, pour mettre au clair tout ce que tu as dans la tête.
Tant pis. L'essentiel est que tu puisses aller dormir un peu plus tranquille pour le moment, demain, école.