27 septembre 2014

Du féminisme gentil là-haut

Emma Watson a donc fait un petit discours aux Nations Unies pour soutenir le projet He For She, "mouvement de solidarité pour l'égalité des genres, pour qu'une moitié de l'humanité aide l'autre, pour le bien de toute l'humanité" (cf. le site du machin en question).
Bon alors, le féminisme institutionnel c'est joli, c'est respectable, ça "ouvre le dialogue", tout ça, mais je trouve qu'il manque un peu des trucs. Beaucoup, en fait.
 (Je ne vais rien dire de plus, sans doute, que ce que beaucoup de féministes ont dénoncé ces derniers jours. C'est juste que pour une fois je savais à peu près comment formuler et que ça m'a vraiment agacée que tout le monde trouve ce discours génial).

Rien que le nom du projet. He For She. Non, pas "les hommes pour les femmes", non. Je pense qu'on va surtout se libérer nous-mêmes comme des grandes, hein ? Et que les hommes vont une bonne fois pour toutes nous écouter. J'en ai assez de dire merci, j'en ai assez d'être polie.

Il manque la rage.
Il manque la rage que je ressens, que des milliers de femmes ressentent, quand on nous fait des avances sexuelles ou qu'on nous insulte juste parce qu'on le malheur de trimballer un corps étiqueté féminin dans la rue, juste parce qu'on a le malheur de vouloir se rendre d'un point à un autre de sa ville avec des seins et pas de pénis (je parle des femmes cisgenres parce que c'est ce que je vis).
La rage quand on doit écourter des soirées avec des gens qu'on aime, faire chier tout le monde à demander qui rentre par où à quelle heure pour pas se sentir une proie, parce que peut-être. S'empêcher de vivre sa vie sur des suppositions, parce qu'on sait que, potentiellement… "Tu seras violée, ma fille".

Il manque la rage qui me prend aux tripes en repensant au type qui a absolument pas respecté mes angoisses au début de ma vie sexuelle, avec qui j'ai vécu des moments douloureux physiquement et psychologiquement qui me poursuivent encore, parce qu'il a pas daigné prendre le temps, m'écouter, considérer ma parole comme valable, parce que je "plaquais le féminisme sur ma vie personnelle", parce que j'avais la stupidité de m'interroger sur mon propre consentement, parce que j'étais pas sûre et que dans sa tête ça voulait dire oui, parce que j'avais des questions qui "ruinaient la spontanéité et la beauté de l'instant", parce que j'avais des questions qui l'empêchaient de baiser sans se poser de questions.

Il manque la rage que je ressens quand j'entends des réflexions rabaissantes, des moqueries, des remarques objectifiantes, quand je vois des publicités sexistes, quand je tombe sur les conseils minceur des magazines féminins, la rage qui répond à la sensation que, toutes, par ces insultes quotidiennes, on nous considère comme des sous-merdes.

La rage que je ressens à chaque fois que je me rappelle que ça vient d'un système qui se perpétue depuis des centaines d'années et qui est ancré de manière très profonde et insidieuse dans toutes les mentalités. La rage et le sentiment d'impuissance.

Il manque la rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, en lisant des témoignages de viol, de harcèlement, de femmes battues, de femmes qu'on a piétinées, utilisées, avec qui on a agi comme avec des objets, des femmes agressées, tuées, qu'on a voulu dégrader, punir d'être ce qu'elles sont.

La rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, quand ces violences arrivent aussi parce que ces femmes ne sont pas hétéro, parce que ces femmes sont trans, racisées, pauvres, handicapées, prostituées.
La rage dont ces femmes témoignent jour après jour, sans qu'on daigne les écouter, ni même les entendre.

Il manque la rage envers des oppresseurs qui usent d'une violence incommensurable envers nous. Cette violence elle est là, permanente, changeante dans sa forme mais pas dans son fond. Cette violence, elle appelle pas de concessions.

La rage de savoir qu'on doit se battre encore, toujours, pour des choses qui auraient dû être réglées il y a des dizaines d'années. 

Et Emma Watson me dit, nous dit, de laisser plus de place aux hommes. Emma Watson tient absolument à rassurer les hommes sur le fait que les féministes ne les haïssent pas. Emma Watson fait l'impasse sur ce que vivent les femmes racisées ici en Europe, oui, chez toi, dans ton monde-civilisé-sans-excisions, en tant que femmes ET non-blanches (ET non-hétéros, etc). Sur les relations entre genre, race et classe, en somme.

Emma Watson rappelle pendant la moitié de son discours que les hommes souffrent aussi du patriarcat et que le féminisme est aussi là pour les aider.
Alors oui, c'est vrai, les hommes souffrent du patriarcat et, par conséquent, le féminisme les aide aussi. C'est un fait. C'est bien. Mais ce n'est pas son but premier. Le féminisme c'est d'abord par et pour les femmes. Les hommes qui veulent y participer, très bien, mais qu'on ne sous-entende pas qu'ils peuvent être au même niveau que les femmes dans cette lutte. C'est tout simplement impossible. Comme disait quelqu'un dont j'ai oublié le pseudo sur Twitter, ne pas pouvoir pleurer par peur d'être vu comme une "fillette", et se faire tabasser quotidiennement par un conjoint, j'arrive pas à mettre ça tout à fait au même niveau. Ça ne leur appartient pas en premier. Qu'on ne sous-entende pas qu'ils vont pouvoir mener aussi la lutte.
C'est cool que les hommes féministes existent parce que ça veut dire qu'ils peuvent parfois se dire "wait, quelque chose tourne pas rond, j'ai envie de m'engager pour ça même si c'est pas ma réalité". Watson dit quelque chose comme "Ils faut qu'ils sentent qu'ils ont aussi leur place". Moui. Mais leur place, ça devient vite "la place". Alors ils doivent d'abord écouter. Poser des questions au lieu de critiquer de manière péremptoire. Se remettre en question. Se rendre compte de ce que leur privilège leur offre dans telle ou telle situation. Et surtout, éduquer leurs potes mecs. C'est pour ça qu'on a besoin d'eux. C'est d'abord pour qu'ils se servent de leur légitimité arbitrairement conférée par le patriarcat pour parler de ça aux autres mecs.

Et puis Emma Watson demande aux hommes de le faire parce que — bon vieil argument — les femmes sont leurs sœurs, leurs femmes, leurs mères. Les femmes ne seraient dignes d'intérêt et de respect que lorsqu'elles appartiennent à un homme ? Intéressant. Il manque l'affirmation que les femmes doivent être respectées en tant que femmes, purement et simplement, pour ce qu'elles sont en tant qu'êtres humaines et individues.

J'en ai assez qu'on me dise "mais regaaaarde elle fait ce qu'elle peut, et puis c'est les Nations Unies, pas ton cercle anarcha-féministe, il faut bien faire passer les messages, faire des concessions". Oui mais non. Des fois y'en a juste assez. C'est ce qu'on entend tout le temps. Le féminisme raisonnable. Ne soyez pas lesbiennes et poilues, sinon vous correspondez au cliché, et puis franchement vous pourriez faire l'effort de baiser avec des gens qui ont une bite entre les jambes et de vous épiler, surtout, parce que les poils c'est sale, personne ne veut d'une interlocutrice politique sale, hein, d'une interlocutrice politique (au sens de ce qui est politique, pas forcément du monde politique) qui soit pas jolie.
Emma Watson est jolie. Elle est gentille. C'est cool. Mais moi j'ai pas envie de ça. J'ai envie de foutre des coups de pieds dans les couilles des violeurs. Je veux pas être gentille. Les violeurs, eux, ne t'apportent pas du thé et des petits gâteaux en te demandant si ça te gêne pas trop d'être agressée.

Il faut savoir que les féministes sont très souvent gentilles. On explique aux mecs. Mais à des moments on en peut plus. A des moments, il faut savoir reconnaître que ton agresseur (je parle pas seulement des violeurs, je parle des "tu suces ?" dans la rue, je parle des "bon j'ai fait la vaisselle, tu me dois bien une fellation", des "mais t'es une fille ou un garçon ?", des "non mais la bisexualité c'est une phase, tu finiras bien par choisir"…) ne sait pas et ne pourra jamais savoir ce que tu ressens, ni l'urgence à lutter, ni l'urgence à gueuler, ni la douleur que c'est.

« Au lieu de dire "nous sommes en train de mourir, d'être frappées, d'être violées, nous ne sommes pas libres", nous sommes occupées à dire "non, non, on ne hait pas les hommes juré !" C'est une tactique des oppresseurs de dire que les mouvements subversifs font du mal. Ça oblige les activistes à être tout le temps dans le discours défensif. »

Oui, je veux hurler et mordre et détruire un monde oppressant pour tous les gens qui ne sont ni hommes ni blancs ni valides ni hétéros ni adultes. On sait très bien que les discours à l'ONU ça sert à rien.
Tu es Emma Watson, tu es l'actrice d'Harry Potter, tu es photogénique. Alors tu as droit à des gifsets sur Tumblr, avec des milliers de likes qui disent "oooh elle est tellement géniale", sauf que sur Tumblr, tout le monde t'aime déjà.
Tu t'es pris des menaces de viol, de harcèlement sexuel dans la gueule, après ça, après avoir fait un discours on ne peut plus conciliant avec les mecs. Je ne nie pas ça. Je ne nie pas que toute femme qui parle haut et fort, publiquement (à l'ONU ou devant ses potes qui font une blague sur le viol), a du courage. Je ne nie pas la violence de ça. Mais tu étais déjà une personnalité publique avec une vie extrêmement privilégiée.

Et puis, tu vois, ça ne sert à rien, d'être gentille. La haine chez les agresseurs, elle est là. Les mecs qui veulent vraiment écouter écouteront, qu'on gueule ou pas, sans dire "ouiiinn mais elle est méchante, et puis tous les hommes sont pas comme çaaaa". Les autres, ils trouveront toujours, toujours un prétexte pour nous écraser. Alors si quoi qu'on fasse on s'attire de la merde, tant qu'à faire, je m'entraîne à arrêter d'être gentille. Parce qu'être gentille, c'est ce qu'on apprend aux filles. Ne pas se faire trop remarquer, ne pas trop revendiquer, ne pas avoir trop de désir(s). Or, quand j'ai vécu des violences avec des mecs, quelles qu'elles soient, c'était parce que j'ai pas osé gueuler. Le mal que ça m'a fait, que ça nous a fait, d'être mielleuses et patientes et conciliantes et sages…

Et puis aussi, c'est pas optionnel de reconnaître qu'on parle toutes les deux en tant que femmes blanches et pas pauvres etc. Et de demander à des femmes qui vivent une autre réalité que nous, les écouter, avant d'écrire des discours. Tu parles aussi forcément en tant que blanche, que tu le veuilles ou non. Malheureusement, dans notre société, c'est un avantage sur d'autres pour être écoutée. Alors si tu veux mettre ça à profit, ce que je trouve pas débile, écoute la réalité de celles qui vivent d'autres oppressions, avant. Ce qui t'évitera de parler des pratiques misogynes ultra-violentes uniquement dans des pays lointains pas-comme-nous. Elles existent aussi chez nous, autrement. Et chez nous, les femmes de ces mêmes pays vivent d'autres violences parce qu'elles sont racisées.

Voilà. Je veux pas d'un féminisme joli et télévisable et couverturedemagazinable. Ni d'un féminisme qui oublie la moitié des femmes dont il est censé causer. Tu m'ennuies, Emma, sincèrement. Viens faire la révolution, c'est plus rigolo, et au moins, on met pas la rage sous verre pour aller montrer au monde qu'on est respectables. Être respectables, c'est pas le but.