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8 octobre 2016

La place des femmes dans la pratique de la musique irlandaise : résumé/traduction viteuf d'un article de Helen O'Shea

J'ai lu il y a quelques jours un excellent article de Helen O'Shea, Good man, Mary!’ Women musicians and the fraternity of Irish traditional music, sur la place des femmes dans le monde de la musique trad irlandaise, et je voulais en faire un résumé ici parce qu'il est très très intéressant. Helen O'Shea est ethnomusicologue et son travail porte principalement sur la musique irlandaise et notamment les enjeux d'écoute et d'apprentissage et la mise en relation de cette musique et de sa pratique avec les enjeux sociaux.
Note personnelle : Pour piger les enjeux de genre spécifiques à la pratique de la musique traditionnelle irlandaise (ITM), il faut comprendre comment fonctionne une session : c'est quand des musiciens se rassemblent plus ou moins spontanément, dans un lieu public ou non, et jouent ensemble des airs de danse, appris par cœur parmi le (très) large répertoire qui existe. Un-e musicien-ne de session connaît entre 200 et +1000 danses. Le principe c'est qu'une personne lance un air, repris par celleux qui le connaissent, et en fait se succéder de 2 à 4 (tout un art, la transition entre les danses, pour que ce soit joli entre les différents modes/tonalités, etc). Lancer un air demande de l'assurance : on exige tacitement du/de la musicien-ne qu'iel sache parfaitement le morceau, et on apprécie l'originalité des danses proposées (tout en faisant en sorte que plusieurs personnes puissent les jouer), la qualité des enchaînements, etc. Ça demande donc un certain répertoire, même si en théorie tout le monde peut lancer un air. En Irlande, un-e musicien-ne est souvent employé-e par le pub pour mener une session (= lancer les airs quand personne n'en n'a à proposer etc), qui s'organise alors hebdomadairement autour d'iel. Chose propre à l'Irlande aussi et qu'on n'observe pas en France, quand on est nouveau venu à une session, on entre avec son instrument et on attend en principe d'être invité à jouer par un-e des musicien-nes présent-e-s.

D'un côté, la session peut paraître un moment/lieu très égalitaire, avec l'idée de la communion musicale, fraternelle, spontanée. En fait, il s'y joue un tas de traductions tacites de mécanismes de domination selon ton âge, ton expérience, ta renommée, d'où tu viens, et ton genre. Comme le rappelle l'autrice au début de l'article, ça prend la forme de : qui va avoir les meilleures places (à savoir, celles où tu entendras le mieux et où tu seras le mieux entendu-e et donc suivie quand tu proposes une danse), qui va lancer majoritairement les morceaux, et sur qui va se caler le tempo général de la session (par exemple, si c'est un musicien expérimenté et qui kiffe jouer vite, et qu'on lui donne une place visible et audible, y a des chances pour que les morceaux soient pris à un tempo rapide, ce qui est pas toujours au goût ni à la capacité de tout le monde). Et là-dedans, "si ce ne sont pas toujours les plus vieux ou les plus doués des musiciens qui mènent les sessions, à de rares exceptions près ils sont des hommes."

Une première manifestation du pouvoir patriarcal au sein de la session/du monde de l'ITM : les répartitions genrées des instruments joués. Déjà, comme dans beaucoup de cultures, les femmes sont bien plus souvent chanteuses qu'instrumentistes (le chant est associé aux qualités supposées féminines de douceur, de don de soi aux autres en passant par le corps, avec une sexualisation implicite du rapport auditeur/chanteuse) [dans la musique irlandaise, les musicians sont ceux qui jouent d'un instrument, distingués des singers].
Au XIXe siècle, quand elles étaient instrumentistes, les femmes jouaient surtout du concertina ou de la harpe (à partir du moment où celle-ci a été appropriée par les femmes de l'aristocratie, après avoir été jouée exclusivement par des hommes depuis l'Antiquité). Le concertina, un petit accordéon au son plus faible que l'accordéon (box) utilisé majoritairement par les hommes, qui se tient sur les genoux (les mouvements et la pose pour jouer sont donc très discrets) considéré comme bon marché et facile à jouer, et la harpe, instrument complètement inaudible en session. Étaient réservés aux hommes le violon, la flûte et la cornemuse (uilleann pipes), instruments chers, complexes à fabriquer et à apprendre, sonores, et nobles (surtout la cornemuse, historiquement un instrument de Cour et considéré comme le seul instrument proprement irlandais). Encore aujourd'hui, certains instruments restent largement joués par les hommes : la cornemuse, mais aussi les instruments rythmiques (guitare, bodhran (tambour), bouzouki) qui sont entendus dans quasi tous les morceaux et donnent l'impulsion rythmique de la session.

Aux XIXe et XXe siècles


Dans le monde de la musique irlandaise, encore aujourd'hui, à quelques exceptions près, les stars du genre sont des hommes. Les groupes qui se forment sont largement masculins, et dans les groupes mixtes, les femmes sont presque toujours chanteuses. Les femmes n'étant pas perçues comme aptes à mener (quoi que ce soit, a fortiori une session), elles sont rarement employées par les bars comme leaders titulaires. L'exclusion des femmes des pubs était de toute façon quasi-totale (quasi = à part des femmes souvent déjà marginalisées) jusqu'aux années 60. Les femmes étaient donc réduites, dans la première moitié du XXe siècle, à jouer dans les sessions organisées chez des particuliers (et encore, ça, c'était avant les années 40, avant le déclin de ces fêtes domestiques et l'émergence des bals publics animés par des céilí bands (groupes de bal)). Une fois mariées surtout, les femmes restaient chez elles : l'extérieur est le domaine des hommes.
A Londres dans les années 50-60, on assiste à une multiplication des sessions organisées dans les pubs, mais à part les fiddlers (violonistes) Julia Clifford et Lucy Farr, les femmes en sont exclues. Et, alors que les hommes forment des groupes soudés, qui se soutiennent mutuellement dans leur pratique musicale, ont tout le loisir de multiplier les expériences ensemble, donc acquièrent du répertoire et du style, donc de la réputation, les femmes, au moins jusqu'aux années 70, n'avaient ni les moyens ni l'opportunité de voyager pour rencontrer d'autres musiciens, intégrer des groupes, se présenter aux fleadh cheoil (compétitions nationales ou locales, assez essentielles pour se faire un nom). Un cadre a pu faire émerger pas mal de femmes depuis les années 50 dans le contexte du grand revival de la musique irlandaise : l'organisation irlandaise de musique Comhaltas Ceoltóirı́ Eireann (CCÉ), de qui dépendent les fleadhs. Mais souvent, bien que le stigmate de la femme mariée au pub soit moins fort aujourd'hui, les responsabilités domestiques les tiennent à l'écart de la session, et dans le cas des jeunes filles, leurs obligations sociales les écartent de la pratique musicale intensive nécessaire à la formation de tout-e musicien-ne.

Les femmes aujourd'hui dans l'espace masculin de la session


Dans l'esprit collectif, le monde du travail est celui des hommes, le monde domestique celui des femmes, et entre les deux, le pub est une sorte de troisième espace, à mi-chemin, qui permet aux hommes de décompresser de la dureté du travail sans être non plus dans le lieu de contrainte (mise en place par leur femme et leurs enfants, évidemment) de la maison. Du coup, les femmes au pub, qui se joignent explicitement au loisir traditionnellement réservé aux hommes (la session), sont quelque part vues comme gâchant ce moment de détente spécifiquement masculin [où peuvent-elles se détendre, elles, eh bien... aha. C'était une blague.] Une femme au bar est toujours illégitime. On leur donne une place dans cet environnement si elles ont un mentor masculin (qui joue depuis longtemps dans la session par exemple) ou bien si elles finissent par être vues "comme des hommes" par le rôle qu'elles prennent [i.e. elles ne peuvent pas être réellement des femmes si elles sont manifestement aussi bonnes que les hommes à ce qu'elles font, il faut les faire rentrer dans une catégorie autre que la féminité]. En-dehors de ces situations, comme les femmes sont rarement leadeuses de sessions, elles tendent à être reléguées aux places où elles entendent moins bien et où on les entendra moins (où on reprendra donc moins les airs qu'elles proposent), sur les marges de la session.

Par ailleurs, si les femmes sont aujourd'hui moins explicitement malvenues au pub et y boivent à peu près comme les hommes, une femme qui boit en session est mal vue et devient par ce simple fait une proie (agressions verbales ou gestes déplacés) aux yeux des hommes présents.  Comme on peut s'y attendre, ce comportement est non seulement vu comme normal mais valorisé pour les hommes ("ça fait partie du jeu/de l'ambiance"). Malgré tout, beaucoup de musiciennes interrogées par O'Shea ont très peur de paraître "anti-hommes" en dénonçant le comportement de leurs confrères et l'inconfort qu'elles ressentent dans le monde de mecs qu'est le pub/la session.

Certaines femmes mettent en place des stratégies pour pallier ce rejet plus ou moins implicite selon les cas. L'autrice prend l'exemple d'un groupe de musiciennes de Galway qui, lassé de cette atmosphère virile, a commencé à organiser ses propres sessions. Mais très vite [spéciale dédicace à toutes les meufs qui ont voulu faire des initiatives plus ou moins en non-mixité, c'est tellement caricatural omg] des mecs y sont entrés, s'y sont assis sans même se présenter ni attendre qu'on les invite, et ont fini par dominer les soirées. Alors elles ont organisé des kitchen sessions, chaque semaine chez l'une d'entre elles, avec un bon thé et une ambiance de confiance pour apprendre des airs et construire un répertoire, ce qui leur a donné plus de confiance en elles pour, ensuite, aller en session ordinaire par petits groupes de 2 ou 3 (la session ayant généralement lieu tard le soir, survivre à la rue la nuit est encore un point qui différencie hommes et femmes dans leur rapport à ce loisir).

O'Shea prend le cas d'une employée leadeuse de session, violoniste, dans le comté du Clare, pour parler des manières dont les femmes négocient leur place dans l'espace de la session. Même dans la position du leader salarié, Anna explique ressentir son lieu de travail comme oppressant : d'une part parce qu'elle est payée 25% de moins que ses collègues hommes, mais aussi parce que c'est un endroit où elle doit lutter pour éviter du harcèlement. Être le centre de l'attention par son statut engendre du harcèlement de la part des hommes, et des remarques des femmes auditrices de la session qui sous-entendent une supposée putasserie de sa part. Alors Anna doit jouer à la gentille fille : ne pas sourire, ne pas avoir de contact visuel avec quiconque, accepter le regard de l'audience sans elle-même regarder son public, et limiter ses gestes lorsqu'elle joue (mouvements des bras au violon, battement des pieds qui font partie du jeu en musique irlandaise) : "maintenant je ne peux pas juste jouer, il y a toutes ces autres choses entre moi et la musique", tout ce à quoi elle doit faire attention sous peine d'être mal vue. En fait, fait remarquer l'autrice, dans la session comme ailleurs, le masculin est la norme, le féminin est l'Autre, qui doit s'adapter à la norme. Dans le cas d'Anna, elle n'était pas la cible de remarques désobligeantes uniquement parce qu'elle était "une fille qui fait un job de mec" mais aussi parce qu'elle ne performait pas la féminité d'une manière attendue des hommes (donc acceptable), jusqu'à ce qu'elle finisse par limiter l'espace qu'elle prenait dans la session.
Ce genre de limitations du corps des femmes se retrouve aussi dans la danse (O'Shea se réfère aux spectacles bien connus Lord of the Dance et Riverdance), mais les divisions patriarcales ont été bien plus contestées dans des domaines plus visuels de la culture irlandaise que dans la musique, où ces répartitions genrées des rôles sont bien plus tacites.

Le discours genré du nationalisme irlandais


En Irlande, un regard particulier est porté sur les étrangers dans les sessions. On s'en méfie généralement, on les "teste", car ils ne disposent pas du capital culturel qui leur attirerait respect et reconnaissance, mais aussi ne possèdent pas l'habitus musical nécessaire, les réflexes inconscients appris depuis l'enfance, internalisés et reconnus comme "locaux" par les autres musiciens. [D'ailleurs le fait de mettre les femmes à l'écart est déjà cohérent avec la mise des étrangers à l'écart, si l'on pense les femmes comme Autres, comme O'Shea le rappelait plus haut.]
La place de la musique dans l'imaginaire nationaliste irlandais fait partie des facteurs d'explication de ce double rejet (c'est la partie la plus intéressante de l'article). Le canon de la musique traditionnelle jouée actuellement s'est construit au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il n'est donc pas surprenant que l'ensemble des pratiques et du répertoire soit compris comme devant refléter une identité musicale proprement irlandaise.

Le discours nationaliste présente la nation et la musique comme féminines, les patriotes et les musiciens comme masculins. Après l'invasion de l'Irlande par l'Angleterre, les représentations symboliques du pays le mettent en scène d'abord comme une vierge vulnérable violée par l'envahisseur, puis, avec la prise d'importance du nationalisme, comme une mère qui doit être défendue contre la domination coloniale. De l'autre côté, le discours colonial représentait lui aussi l'Irlande comme une faible femme devant la masculinité supérieure de l'Anglais teutonique.
Donc, les patriotes irlandais se voyaient comme virils physiquement et intellectuellement, héritiers de la Race Gaélique aux qualités tout à fait masculines, protégeant coûte que coûte le corps (le territoire) et l'âme (la culture) de la nation, féminine. La personnification de l'Irlande en femme a servi deux buts idéologiques distincts : appliqué par les hommes irlandais, il a renforcé l'assignation des femmes à un rôle passif et de pureté ; appliqué par les Anglais, il a servi au perpétuel rabaissement du peuple irlandais par un stéréotype débilitant (Elizabeth Butler Cullingford).
Une identité nationale irlandaise "active, indépendante et masculine" a été construite contre cette image "passive, organique et maternelle" du territoire et du paysage rural irlandais lui-même. L'association nation/féminité a, selon Cullingford, conduit les nationalistes irlandais à devenir "hyper-masculins" et à demander aux femmes irlandaise une "hyper-féminité" suivant les traits définis par la Constitution de 1937. Si la nation est féminine, son peuple est donc masculin.

Après l'indépendance, ces stéréotypes genrés ont également été les qualités attribuées au citoyen idéal. Des siècles de chansons, peintures, textes pédagogiques, discours politiques, ont forgé des délimitations étroites du masculin et du féminin dans la société irlandaise. L'exclusion politique des femmes a d'ailleurs été de plus en plus forte au sein du mouvement nationaliste au fil de son histoire, ce que O'Shea attribue au mécanisme observé dans d'autres situations de colonisation, selon lequel les populations colonisées, dans leur dynamique de libération, imitent des structures oppressives du colonisateur, souvent par l'exclusion d'un autre groupe marginal, notamment les femmes.

Musique et nationalisme irlandais


A l'époque coloniale, la musique irlandaise représentait dans les discours britanniques la construction féminine du tempérament irlandais et son infériorité symbolique. Pour passer d'un mouvement culturel indépendantiste à un mouvement politique de plus en plus militarisé, il a fallu pour les nationalistes se débarrasser des genres musicaux perçus comme féminins (chansons sentimentales, airs lents joués à la harpe ou au piano) pour valoriser les chansons aux rythmes martiaux exhortant les patriotes au combat viril. Dans l'institutionnalisation de l'ITM post-indépendance, qui passait par la radio et l'organisation CCÉ, les marches et ballades patriotes, mais aussi la musique de danse constituée peu à peu sous le terme d'Irish Traditional Music, qui est bien une entité construite, étaient le principal répertoire.
Cette assimilation de la musique irlandaise à un discours viriliste et invisibilisant pour les femmes est évident aujourd'hui dans toute la communication autour des événements liés à l'ITM et dans les livres sur le sujet : le musicien-type est toujours un homme.

Alors que les Irlandais dans l'absolu ont pu être associés à la féminité, le peuple irlandais, sa diaspora surtout, est très masculinisé dans sa représentation, et cela a son importance pour comprendre la place des femmes dans les sessions : c'est dans le contexte d'une diaspora masculine que la session se développe comme activité réservée aux hommes. La musique de danse "vigoureusement masculine" (dixit le compositeur très connu en Irlande Seán Ó Riada), opposée au "style féminin dégoulinant" de la harpe moderne, est accaparée par les émigrants, dans une dynamique dissociée de la danse elle-même, et entre hommes.
Parallèlement, la performance de cette musique collectivement dans les pubs est l'occasion d'une analogie mentale avec l'idéal de la nation comme communauté. Les femmes auditrices, plus encore musiciennes, perturbent alors la mise en scène (performance) de l'identité irlandaise, puisque le patriote Irlandais, l'émigrant Irlandais et l'Irish Traditional Music sont perçus comme masculins (et hétérosexuels, évidemment ; les musiciens gays restent sans exception dans le placard encore aujourd'hui).


La pratique de la musique irlandaise s'insère donc totalement dans une constellation de discours genrés, qui ont des sources historiques à travers la place accordée aux femmes par les nationalistes irlandais, et celle qui leur était accordée en général dans les lieux de rassemblement et de détente qu'étaient les pubs. Les musiciennes en session perturbent en outre les représentations patriarcales de la musique, de l'espace et de la nationalité, et sont donc non-seulement sous-représentées mais aussi contraintes à la limitation de leur corps, de l'espace qu'elles prennent physiquement et musicalement, par les attitudes des hommes.

19 décembre 2014

Extrait d'interview d'une afroféministe sur la tournure néolibérale que prend le féminisme actuel

Je traduis ici un extrait de cette interview de la chercheuse Imani Perry sur The Feminist Wire. Elle y critique les influences néolibérales du féminisme intersectionnel actuel, qui a perdu l'attachement à la notion de classe des premières afroféministes. 
Cela rejoint beaucoup mes questionnements du moment à propos du féminisme auquel je suis confrontée sur les réseaux sociaux, et je pense que c'est une réflexion qu'il est essentiel d'avoir, pour ne pas perdre de vue le changement social radical qu'a au départ prôné le féminisme intersectionnel, au contraire d'une amélioration uniquement individuelle qui se résumerait à une égalité au sein du capitalisme (égalité qui ne serait donc jamais réellement possible).

NB : j'ai choisi de traduire "Black feminism" par afroféminisme, mais peut-être qu'il faudrait dire féminisme Noir. Si jamais quelqu'un-e passe par là et veut un changement, faites signe.


DM: You recently offered a compelling critique via social media in which you noted: “Black feminism used to be inherently radical, critical of classism, sexism, racism, heterosexism, and structures of domination, exploitation and imperialism everywhere. But now we have our own versions of NOW feminism, derivative 2nd wave feminism, and tone-deaf elitist middle class feminism.” Can you say more about these contemporary Black feminisms that you’ve named and why it might be important to remember the political and intellectual frameworks out of which Black feminisms emerged?
IP: Neoliberalism has infected every area of thought, even those we think of as inherently progressive. Feminism that is about “choice” (read consumption) rather than an analysis of power, and comes through the mechanisms, and reflects the priorities, of large corporations has very limited potential to actually say much of anything about the deep structure of inequality. I think it is important to remember early Black feminisms because those women had a deep analysis of inequality, one that began with, but extended far beyond their existences as Black women to address all forms of oppression at home and abroad. Those feminists did not celebrate the powerful, but rather advocated for the least of these. And their intellectual work was never simply about the fact of someone being born in a Brown skinned xx body, but rather about the interpretive power of beginning one’s thought from the experience of being Black and a girl or woman. I am worried when I read the title “Black feminism” applied to championing women like Susan Rice. I think a traditional and sophisticated Black feminist analysis does understand that she was targeted as a function of her race and gender; and yet, it also takes a critical posture towards her ideology which lies contrary to global principles of justice. Black feminist thought is not simply an interest group advocating for powerful Black women, it is about seeing the world with a vision of liberation. At least it should be.

Darnell L. Moore : Vous avez récemment proposé, sur les réseaux sociaux, une critique particulièrement convaincante dans laquelle vous écrivez : « L'afroféminisme a été, de manière inhérente, radical, critique envers le classisme, le sexisme, le racisme, l'hétérosexisme, et les structures de domination, d'exploitation et d'impérialisme partout dans le monde. Mais aujourd'hui, nous avons nos propres versions d'un féminisme qui serait plus "actuel", un ersatz peu original de la seconde vague du féminisme, un féminisme mis en sourdine, élitiste et accaparé par la classe moyenne. » Pouvez-vous nous en dire plus à propos de ces afroféminismes contemporains et de pourquoi il serait important de se rappeler des cadres politiques et intellectuels desquels a émergé le féminisme Noir ? 

Imani Perry : Le néolibéralisme a infecté tous les domaines de réflexion, même ceux que l'on pourrait penser en eux-mêmes progressistes. Le féminisme qui ce concentre sur le « choix » (la consommation, en réalité) plutôt que sur une analyse du pouvoir, et s'insère dans les mécanismes des grandes entreprises en en reflétant les priorités, a un potentiel très limité pour dire quoi que ce soit à propos de la structure profonde de l'inégalité. Je pense qu'il est important de se souvenir des premières afroféministes, parce que ces femmes avaient une analyse profonde de l'inégalité, une analyse qui se basait sur leurs expériences de femmes Noires mais qui s'étendait bien au-delà, interpellant toutes les formes d'oppression, dans le domaine privé et plus loin. Ces féministes ne louaient pas les puissant-e-s, mais se voulaient plutôt les défenseures des moins avantagé-es. Et leurs travaux intellectuels ne parlaient jamais simplement du fait d'être née avec une peau noire et deux chromosomes X, mais du pouvoir d'interprétation que pouvait donner le fait de baser sa pensée sur l'expérience d'être Noire et une fille ou une femme. Apprendre que l'expression "afroféminisme" est appliquée à des femmes comme Susan Rice [afro-américaine spécialiste en politique étrangère et actuellement conseillère d'Obama à la sécurité nationale des Etats-Unis] m'inquiète. Je pense qu'une analyse afroféministe traditionnelle et complexe comprendrait que si elle en est là, c'est effectivement parce qu'on l'a ciblée en fonction de sa race et de son genre ; mais cette analyse aurait aussi un point de vue critique envers son idéologie, qui va à l'encontre de tout principe de justice. La pensée afroféministe n'est pas simplement un lobby visant à amener des femmes Noires en position de puissance, elle se présente comme une vision du monde à travers le prisme de l'émancipation. Du moins, c'est ce qu'elle devrait être. 

Source :  Black Feminist Intellectual: A Conversation with Professor Imani Perry 
interview by Darnell L. Moore

27 septembre 2014

Du féminisme gentil là-haut

Emma Watson a donc fait un petit discours aux Nations Unies pour soutenir le projet He For She, "mouvement de solidarité pour l'égalité des genres, pour qu'une moitié de l'humanité aide l'autre, pour le bien de toute l'humanité" (cf. le site du machin en question).
Bon alors, le féminisme institutionnel c'est joli, c'est respectable, ça "ouvre le dialogue", tout ça, mais je trouve qu'il manque un peu des trucs. Beaucoup, en fait.
 (Je ne vais rien dire de plus, sans doute, que ce que beaucoup de féministes ont dénoncé ces derniers jours. C'est juste que pour une fois je savais à peu près comment formuler et que ça m'a vraiment agacée que tout le monde trouve ce discours génial).

Rien que le nom du projet. He For She. Non, pas "les hommes pour les femmes", non. Je pense qu'on va surtout se libérer nous-mêmes comme des grandes, hein ? Et que les hommes vont une bonne fois pour toutes nous écouter. J'en ai assez de dire merci, j'en ai assez d'être polie.

Il manque la rage.
Il manque la rage que je ressens, que des milliers de femmes ressentent, quand on nous fait des avances sexuelles ou qu'on nous insulte juste parce qu'on le malheur de trimballer un corps étiqueté féminin dans la rue, juste parce qu'on a le malheur de vouloir se rendre d'un point à un autre de sa ville avec des seins et pas de pénis (je parle des femmes cisgenres parce que c'est ce que je vis).
La rage quand on doit écourter des soirées avec des gens qu'on aime, faire chier tout le monde à demander qui rentre par où à quelle heure pour pas se sentir une proie, parce que peut-être. S'empêcher de vivre sa vie sur des suppositions, parce qu'on sait que, potentiellement… "Tu seras violée, ma fille".

Il manque la rage qui me prend aux tripes en repensant au type qui a absolument pas respecté mes angoisses au début de ma vie sexuelle, avec qui j'ai vécu des moments douloureux physiquement et psychologiquement qui me poursuivent encore, parce qu'il a pas daigné prendre le temps, m'écouter, considérer ma parole comme valable, parce que je "plaquais le féminisme sur ma vie personnelle", parce que j'avais la stupidité de m'interroger sur mon propre consentement, parce que j'étais pas sûre et que dans sa tête ça voulait dire oui, parce que j'avais des questions qui "ruinaient la spontanéité et la beauté de l'instant", parce que j'avais des questions qui l'empêchaient de baiser sans se poser de questions.

Il manque la rage que je ressens quand j'entends des réflexions rabaissantes, des moqueries, des remarques objectifiantes, quand je vois des publicités sexistes, quand je tombe sur les conseils minceur des magazines féminins, la rage qui répond à la sensation que, toutes, par ces insultes quotidiennes, on nous considère comme des sous-merdes.

La rage que je ressens à chaque fois que je me rappelle que ça vient d'un système qui se perpétue depuis des centaines d'années et qui est ancré de manière très profonde et insidieuse dans toutes les mentalités. La rage et le sentiment d'impuissance.

Il manque la rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, en lisant des témoignages de viol, de harcèlement, de femmes battues, de femmes qu'on a piétinées, utilisées, avec qui on a agi comme avec des objets, des femmes agressées, tuées, qu'on a voulu dégrader, punir d'être ce qu'elles sont.

La rage que je ressens, bien que vivant une réalité à mille lieues de ça, quand ces violences arrivent aussi parce que ces femmes ne sont pas hétéro, parce que ces femmes sont trans, racisées, pauvres, handicapées, prostituées.
La rage dont ces femmes témoignent jour après jour, sans qu'on daigne les écouter, ni même les entendre.

Il manque la rage envers des oppresseurs qui usent d'une violence incommensurable envers nous. Cette violence elle est là, permanente, changeante dans sa forme mais pas dans son fond. Cette violence, elle appelle pas de concessions.

La rage de savoir qu'on doit se battre encore, toujours, pour des choses qui auraient dû être réglées il y a des dizaines d'années. 

Et Emma Watson me dit, nous dit, de laisser plus de place aux hommes. Emma Watson tient absolument à rassurer les hommes sur le fait que les féministes ne les haïssent pas. Emma Watson fait l'impasse sur ce que vivent les femmes racisées ici en Europe, oui, chez toi, dans ton monde-civilisé-sans-excisions, en tant que femmes ET non-blanches (ET non-hétéros, etc). Sur les relations entre genre, race et classe, en somme.

Emma Watson rappelle pendant la moitié de son discours que les hommes souffrent aussi du patriarcat et que le féminisme est aussi là pour les aider.
Alors oui, c'est vrai, les hommes souffrent du patriarcat et, par conséquent, le féminisme les aide aussi. C'est un fait. C'est bien. Mais ce n'est pas son but premier. Le féminisme c'est d'abord par et pour les femmes. Les hommes qui veulent y participer, très bien, mais qu'on ne sous-entende pas qu'ils peuvent être au même niveau que les femmes dans cette lutte. C'est tout simplement impossible. Comme disait quelqu'un dont j'ai oublié le pseudo sur Twitter, ne pas pouvoir pleurer par peur d'être vu comme une "fillette", et se faire tabasser quotidiennement par un conjoint, j'arrive pas à mettre ça tout à fait au même niveau. Ça ne leur appartient pas en premier. Qu'on ne sous-entende pas qu'ils vont pouvoir mener aussi la lutte.
C'est cool que les hommes féministes existent parce que ça veut dire qu'ils peuvent parfois se dire "wait, quelque chose tourne pas rond, j'ai envie de m'engager pour ça même si c'est pas ma réalité". Watson dit quelque chose comme "Ils faut qu'ils sentent qu'ils ont aussi leur place". Moui. Mais leur place, ça devient vite "la place". Alors ils doivent d'abord écouter. Poser des questions au lieu de critiquer de manière péremptoire. Se remettre en question. Se rendre compte de ce que leur privilège leur offre dans telle ou telle situation. Et surtout, éduquer leurs potes mecs. C'est pour ça qu'on a besoin d'eux. C'est d'abord pour qu'ils se servent de leur légitimité arbitrairement conférée par le patriarcat pour parler de ça aux autres mecs.

Et puis Emma Watson demande aux hommes de le faire parce que — bon vieil argument — les femmes sont leurs sœurs, leurs femmes, leurs mères. Les femmes ne seraient dignes d'intérêt et de respect que lorsqu'elles appartiennent à un homme ? Intéressant. Il manque l'affirmation que les femmes doivent être respectées en tant que femmes, purement et simplement, pour ce qu'elles sont en tant qu'êtres humaines et individues.

J'en ai assez qu'on me dise "mais regaaaarde elle fait ce qu'elle peut, et puis c'est les Nations Unies, pas ton cercle anarcha-féministe, il faut bien faire passer les messages, faire des concessions". Oui mais non. Des fois y'en a juste assez. C'est ce qu'on entend tout le temps. Le féminisme raisonnable. Ne soyez pas lesbiennes et poilues, sinon vous correspondez au cliché, et puis franchement vous pourriez faire l'effort de baiser avec des hommes et de vous épiler, surtout, parce que les poils c'est sale, personne ne veut d'une interlocutrice politique sale, hein, d'une interlocutrice politique qui soit pas jolie.
Emma Watson est jolie. Elle est gentille. C'est cool. Mais moi j'ai pas envie de ça. J'ai envie de foutre des coups de pieds dans les couilles des violeurs. Je veux pas être gentille. Les violeurs, eux, ne t'apportent pas du thé et des petits gâteaux en te demandant si ça te gêne pas trop d'être agressée.

Il faut savoir que les féministes sont très souvent gentilles. On explique aux mecs. Mais à des moments on en peut plus. A des moments, il faut savoir reconnaître que ton agresseur (je parle pas seulement des violeurs, je parle des "tu suces ?" dans la rue, je parle des "bon j'ai fait la vaisselle, tu me dois bien une fellation", des "mais t'es une fille ou un garçon ?", des "non mais la bisexualité c'est une phase, tu finiras bien par choisir"…) ne sait pas et ne pourra jamais savoir ce que tu ressens, ni l'urgence à lutter, ni l'urgence à gueuler, ni la douleur que c'est.

« Au lieu de dire "nous sommes en train de mourir, d'être frappées, d'être violées, nous ne sommes pas libres", nous sommes occupées à dire "non, non, on ne hait pas les hommes juré !" C'est une tactique des oppresseurs de dire que les mouvements subversifs font du mal. Ça oblige les activistes à être tout le temps dans le discours défensif. »

Oui, je veux hurler et mordre et détruire un monde oppressant pour tous les gens qui ne sont ni hommes ni blancs ni valides ni hétéros ni adultes. On sait très bien que les discours à l'ONU ça sert à rien.
Tu es Emma Watson, tu es l'actrice d'Harry Potter, tu es photogénique. Alors tu as droit à des gifsets sur Tumblr, avec des milliers de likes qui disent "oooh elle est tellement géniale", sauf que sur Tumblr, tout le monde t'aime déjà.
Tu t'es pris des menaces de viol, de harcèlement sexuel dans la gueule, après ça, après avoir fait un discours on ne peut plus conciliant avec les mecs. Je ne nie pas ça. Je ne nie pas que toute femme qui parle haut et fort, publiquement (à l'ONU ou devant ses potes qui font une blague sur le viol), a du courage. Je ne nie pas la violence de ça. Mais tu étais déjà une personnalité publique avec une vie extrêmement privilégiée.

Et puis, tu vois, ça ne sert à rien, d'être gentille. La haine chez les agresseurs, elle est là. Les mecs qui veulent vraiment écouter écouteront, qu'on gueule ou pas, sans dire chouiner qu'elle est méchante, et que tous les hommes sont pas comme ça. Les autres, ils trouveront toujours, toujours un prétexte pour nous écraser. Alors si quoi qu'on fasse on s'attire de la merde, tant qu'à faire, je m'entraîne à arrêter d'être gentille. Parce qu'être gentille, c'est ce qu'on apprend aux filles. Ne pas se faire trop remarquer, ne pas trop revendiquer, ne pas avoir trop de désir(s). Or, quand j'ai vécu des violences avec des mecs, quelles qu'elles soient, c'était parce que j'ai pas osé gueuler. Le mal que ça m'a fait, que ça nous a fait, d'être mielleuses et patientes et conciliantes et sages…

Et puis aussi, c'est pas optionnel de reconnaître qu'on parle toutes les deux en tant que femmes blanches et pas pauvres etc. Et de demander à des femmes qui vivent une autre réalité que nous, les écouter, avant d'écrire des discours. Tu parles aussi forcément en tant que blanche, que tu le veuilles ou non. Malheureusement, dans notre société, c'est un avantage sur d'autres pour être écoutée. Alors si tu veux mettre ça à profit, ce que je trouve pas débile, écoute la réalité de celles qui vivent d'autres oppressions, avant. Ce qui t'évitera de parler des pratiques misogynes ultra-violentes uniquement dans des pays lointains pas-comme-nous. Elles existent aussi chez nous, autrement. Et chez nous, les femmes de ces mêmes pays vivent d'autres violences parce qu'elles sont racisées.

Voilà. Je veux pas d'un féminisme joli et télévisable et couverturedemagazinable. Ni d'un féminisme qui oublie la moitié des femmes dont il est censé causer. Tu m'ennuies, Emma, sincèrement. Viens faire la révolution, c'est plus rigolo, et au moins, on met pas la rage sous verre pour aller montrer au monde qu'on est respectables. Être respectables, c'est pas le but.

6 août 2012

JO : aliénation de routine, sexisme et grands nettoyages

Panem et circenses
Juvénal

Le sport amuse les masses, leur bouffe l'esprit et les abêtit. 
Thomas Bernhard. 

Les Jeux du cirque Olympiques ne m'intéressent pas, vous vous en doutez bien. Rien que sport lui-même, je veux dire. L'esprit de compétition ne fait pas tellement partie de mes passions et de ma vision d'une société idéale. Je vois le sport comme un formidable moyen d'aliénation des masses, du moins dans une société capitaliste comme la nôtre. L'esprit de compétition lui-même est l'une des bases du système économique actuel. Dans une société entièrement autogestionnaire, cela pourrait peut-être devenir un loisir comme un autre, mais pour l'instant, au vu des supporters de foot, ça paraît difficilement envisageable.

Je ne trouve pas l'idée de montrer qui a la plus grosse sous prétexte d'"esprit olympique" spécialement enthousiasmante. Comme je ne trouve pas utile, en musique, dans les Conservatoires, de jouer du piano dans le seul but de passer des concours. 
Dans ces deux milieux (non pas ceux de la musique et du sport eux-mêmes, mais ceux du stade et des Conservatoires), la discipline pratiquée n'est plus un moyen d'expression ou quelque chose que l'on fait pour le pur plaisir (même si on peut éventuellement gagner sa croûte avec), mais un moyen de répondre à un culte de la performance de la part du public — et des professeurs.

Tiens, d'ailleurs, le culte du sport était extrêmement présent sous Staline. Le dopage actuel n'a pas fait beaucoup de progrès depuis, parait-il…

“Pratiqué avec sérieux, le sport n'a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, de plaisir sadique et de violence ; en d'autres mots, c'est la guerre, les fusils en moins.”  (George Orwell)
Mais en plus d'être des outils essentiels de la sociétéspectaculairemarchande, les Jeux Olympiques, comme les Coupes du Monde et autres évènements sportifs de grande envergure, s'accompagnent toujours, et ce dès le moment où un pays pose sa candidature, d'opérations de grand nettoyage, à plusieurs niveaux.

D'abord, nettoyer le pays des immigrés et des pauvres. C'est sale. Et puis, voyez-vous, ces gens sont ceux à qui l'Etat n'a pas donné l'occasion de mener une vie correcte qui n'ont pas réussi. Ça fait tâche, dans cette belle ambiance de winnitude.

Soit dit en passant, c'est également contraire à l'idée de la société que se faisait ce vieux raciste colonialiste de Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux modernes et dont Lapâtriiie doit s'enorgueillir.
« Il y a deux races distinctes, disait-il dans L’Éducation Anglaise : celles au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l'air vaincu. Eh bien, c'est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n'est appréciable qu'aux forts. »
Ça se passe de commentaires.

On fait donc comprendre aux immigrés (je veux dire plus que d'ordinaire) qu'ils font tâche, et pas seulement en Angleterre. A Calais, aussi. Parce que c'est emprunté par les touristes pour passer outre-Manche. Résultat (article en anglais) : la PAF (police des frontières) rôde, vient réveiller les gens aux aurores pour leur demander leur nationalité, et les immigrés sont surveillés en permanence grâce à sept unités de CRS dans la ville. La gendarmerie a installé un camp en bordure de Calais, et en tout, ça fait environ 800 flics…

Et puis les femmes de ménage employées dans le village olympique. Elles sont dix par chambre, dans des mobile-homes qu'elles doivent payer, et vingt-cinq pour un cabinet de toilettes. Rassemblées "dans un vaste enclos dans l’est de Londres, à l’abri des regards".
Pourtant, ces femmes de ménage sont Utiles. Elles Contribuent à la bonne marche de l'évènement, et ils seraient bien emmerdés si elles n'étaient pas là. Mais elles restent des pauvres. Les pauvres doivent payer le fait d'être pauvres, et on doit les cacher au regard des athlètes et du public, qui viennent quand même là pour voir du sport et des paillettes sponsorisées par Coca-Cola, pas la réalité sociale.
  
Moi qui étais persuadée que le gouvernement britannique savait faire la différence entre une œuvre d'art et une crotte de chien, je suis amèrement déçue. Les street artists ne sont pas les bienvenus. Et pourtant, Londres est extrêmement réputée pour sa scène street art foisonnante, avec évidemment Banksy, mais aussi des américains comme David Walker, Swoon ou encore l'étonnant berlinois Boxi, et des tas d'autres — ils se comptent par centaines. 
 
Seulement, le street art, vous comprenez, c'est sub-ver-sif. Ça dérange, d'une manière ou d'une autre. Banksy, par exemple, fait des œuvres de toute évidence engagées (et les œuvres qui ont été prioritairement éliminées sont celles qui dénonçaient ouvertement l'organisation des Jeux). Mais le street art est en lui-même une subversion, puisqu'il s'agit de s'approprier l'espace urbain, qui, d'ordinaire, sert à parquer les gens issus de classes sociales distinctes dans des quartiers distincts, permet de maintenir l'ordre, de limiter, d'enfermer. 

Forcément, les autorités n'apprécient pas. Alors on colle des amendes, on sort les kärchers et on nettoie, on efface vite ces fresques contestataires — ces salopards d'artistes, ces poètes d'apparence anarchiste, ils ne nous laisseront donc jamais dormir.

Finalement, ça veut dire qu'on peut encore déranger les dictatures gouvernements par le simple pouvoir de l'art. C'est peut-être le bon côté de la chose.

Mais de toute façon, rien de politique, le Gwenn-Ha-Du (le drapeau breton) a été interdit. Je suppose qu'il était inutile de venir, rien que pour le fun, avec un drapeau noir. (De toute façon, les drapeaux, bon…). 

Pierre de Coubertin trouvait absolument absurde l'idée que les JO soient ouverts aux femmes : "Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l'adulte mâle individuel. Les JO doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs". 
Mais vu ce que subissent les sportives aujourd'hui, il doit pouvoir se consoler, d'où il est.

Vous avez sans doute remarqué au hasard des blogs un ou deux coups de gueule sur le beach volley féminin, notamment. Vous savez, ce sport où, par un curieux hasard, toutes les filles sont en bikini — elles sont ayssi en jupette au tennis et idem pour le football américain (si, si). Une recherche d'images "beach volley féminin" est assez révélatrice. Le sport, fait par des hommes, pour les hommes. 
 
 C'est convenu : vous ne regardez pas du sport féminin, mais du porno, spécialement conçu pour que les téléspectateurs puissent bander en regardant le match. Et qu'on n'aille pas me dire que c'est pour valoriser le fait que « les sportives aussi peuvent êtres "féminines" ». Les sportives sont tout simplement traitées en tant qu'objets sexuels. Filmer tous les sports de la même manière serait assez étrange, cet amusant article en témoigne.

Dans la même veine, différents magazines ont entrepris des classements de sportives les plus sexy, par exemple l'Express, ou encore Menly, qui dirait sans doute pour sa défense que "not' slogan c'est for men only alors les femmes vouzaviezkàpasialler". Non mais c'est vrai ça, si on peut plus faire de misogynie tranquilles entre mecs.


Le CIO contrôle le genre des athlètes. Leur critère, c'est la testostérone, mais c'est très flou. A partir de quand notre corps contient suffisamment de cette putain d'hormone pour concourir avec les mâââles ? Ils ne le spécifient pas. Le spécialiss en génétique interrogé dit qu"il faut bien tracer une limite quelque part". Pour quoi faire ? C'est vraiment nécessaire ? Ou c'est juste pour contrôler le corps et le genre des sportives ? Les « féminiser » ? Il faut qu'on reconnaisse que c'est des femmes, hein, sinon on est paumés, si elles ont pas de fesses et de seins, mais où va le monde, on pourra même plus fantasmer devant le spectacle…

Enfin, un mot sur la copyright-madness qui s'est emparée de l'organisation des Jeux. Calimaq a bien sûr écrit un excellent article sur le sujet. 
Les sponsors font leur loi et ont à leur service, grâce au CIO, des casquettes violettes qui patrouillent dans les rues de Londres à la recherche des infractions à l'Olympic Brand Policy. Les amendes sont élevées, et ils peuvent vous poursuivre même si vous reprenez un logo dans un but non-commercial. 
L’Olympics Game Act met en place une véritable police du langage, qui va peser de tout son poids sur la liberté d’expression pendant la durée des jeux. Il est par exemple interdit d’employer dans une même phrase deux des mots “jeux”, “2012″, Twenty Twelve”, “gold”, “bronze” ou “medal”. Pas question également d’utiliser, modifier, détourner, connoter ou créer un néologisme à partir des termes appartenant au champ lexical des Jeux. Plusieurs commerces comme l’Olympic Kebab, l’Olymic Bar ou le London Olympus Hotel ont été sommés de changer de noms sous peine d’amendes.
Ah, et le truc drôle aussi, c'est quand on arrive à des cas de censure pure et simple. En gros, on n'a le droit de parler des JO qu'en bien (en gros). Pas de lien vers le site web des Jeux si c'est pour les insulter, dispersion des manifestations, etc.
(C'est bizarre, je pense à Pékin. Pourtant, je devrais savoir que ces décisions sont prises pour le bien de tous et pour le maintien de l'ordre dans la société qui me nourrit).
Toutes ces mesures sont bien évidemment accompagnées d'une utilisation à outrance des techniques de surveillance.

« L'esprit des Jeux est pervertiiii », se lamentent certains, qui pensaient encore que le sport était affaire de belles valeurs. Comme si c'était nouveau. Comme si ce n'était pas inhérent au spectacle.   
Les Jeux Olympiques. Un si bel esprit de démocratie et de liberté.
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Quelques liens complémentaires : 
L'horreur économique des Jeux Olympiques
Jeux Olympiques : la médaille d'or du capitalisme (Blog du groupe de la FA de Béthune) &
Jeux Olympiques de Londres : Austérité et répression (Indymedia Lille) 
Des Jeux Olympiques mémorables »… avec le soutien de nos partenaires. Indispensable article de Pierre Deruelle
Les critiques des Jeux Olympiques sont très peu audibles
Dispersez-moi ces pauvres qui risquent de gâcher la fête article du Guardian traduit par Courrier International.