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8 octobre 2016

La place des femmes dans la pratique de la musique irlandaise : résumé/traduction viteuf d'un article de Helen O'Shea

J'ai lu il y a quelques jours un excellent article de Helen O'Shea, Good man, Mary!’ Women musicians and the fraternity of Irish traditional music, sur la place des femmes dans le monde de la musique trad irlandaise, et je voulais en faire un résumé ici parce qu'il est très très intéressant. Helen O'Shea est ethnomusicologue et son travail porte principalement sur la musique irlandaise et notamment les enjeux d'écoute et d'apprentissage et la mise en relation de cette musique et de sa pratique avec les enjeux sociaux.
Note personnelle : Pour piger les enjeux de genre spécifiques à la pratique de la musique traditionnelle irlandaise (ITM), il faut comprendre comment fonctionne une session : c'est quand des musiciens se rassemblent plus ou moins spontanément, dans un lieu public ou non, et jouent ensemble des airs de danse, appris par cœur parmi le (très) large répertoire qui existe. Un-e musicien-ne de session connaît entre 200 et +1000 danses. Le principe c'est qu'une personne lance un air, repris par celleux qui le connaissent, et en fait se succéder de 2 à 4 (tout un art, la transition entre les danses, pour que ce soit joli entre les différents modes/tonalités, etc). Lancer un air demande de l'assurance : on exige tacitement du/de la musicien-ne qu'iel sache parfaitement le morceau, et on apprécie l'originalité des danses proposées (tout en faisant en sorte que plusieurs personnes puissent les jouer), la qualité des enchaînements, etc. Ça demande donc un certain répertoire, même si en théorie tout le monde peut lancer un air. En Irlande, un-e musicien-ne est souvent employé-e par le pub pour mener une session (= lancer les airs quand personne n'en n'a à proposer etc), qui s'organise alors hebdomadairement autour d'iel. Chose propre à l'Irlande aussi et qu'on n'observe pas en France, quand on est nouveau venu à une session, on entre avec son instrument et on attend en principe d'être invité à jouer par un-e des musicien-nes présent-e-s.

D'un côté, la session peut paraître un moment/lieu très égalitaire, avec l'idée de la communion musicale, fraternelle, spontanée. En fait, il s'y joue un tas de traductions tacites de mécanismes de domination selon ton âge, ton expérience, ta renommée, d'où tu viens, et ton genre. Comme le rappelle l'autrice au début de l'article, ça prend la forme de : qui va avoir les meilleures places (à savoir, celles où tu entendras le mieux et où tu seras le mieux entendu-e et donc suivie quand tu proposes une danse), qui va lancer majoritairement les morceaux, et sur qui va se caler le tempo général de la session (par exemple, si c'est un musicien expérimenté et qui kiffe jouer vite, et qu'on lui donne une place visible et audible, y a des chances pour que les morceaux soient pris à un tempo rapide, ce qui est pas toujours au goût ni à la capacité de tout le monde). Et là-dedans, "si ce ne sont pas toujours les plus vieux ou les plus doués des musiciens qui mènent les sessions, à de rares exceptions près ils sont des hommes."

Une première manifestation du pouvoir patriarcal au sein de la session/du monde de l'ITM : les répartitions genrées des instruments joués. Déjà, comme dans beaucoup de cultures, les femmes sont bien plus souvent chanteuses qu'instrumentistes (le chant est associé aux qualités supposées féminines de douceur, de don de soi aux autres en passant par le corps, avec une sexualisation implicite du rapport auditeur/chanteuse) [dans la musique irlandaise, les musicians sont ceux qui jouent d'un instrument, distingués des singers].
Au XIXe siècle, quand elles étaient instrumentistes, les femmes jouaient surtout du concertina ou de la harpe (à partir du moment où celle-ci a été appropriée par les femmes de l'aristocratie, après avoir été jouée exclusivement par des hommes depuis l'Antiquité). Le concertina, un petit accordéon au son plus faible que l'accordéon (box) utilisé majoritairement par les hommes, qui se tient sur les genoux (les mouvements et la pose pour jouer sont donc très discrets) considéré comme bon marché et facile à jouer, et la harpe, instrument complètement inaudible en session. Étaient réservés aux hommes le violon, la flûte et la cornemuse (uilleann pipes), instruments chers, complexes à fabriquer et à apprendre, sonores, et nobles (surtout la cornemuse, historiquement un instrument de Cour et considéré comme le seul instrument proprement irlandais). Encore aujourd'hui, certains instruments restent largement joués par les hommes : la cornemuse, mais aussi les instruments rythmiques (guitare, bodhran (tambour), bouzouki) qui sont entendus dans quasi tous les morceaux et donnent l'impulsion rythmique de la session.

Aux XIXe et XXe siècles


Dans le monde de la musique irlandaise, encore aujourd'hui, à quelques exceptions près, les stars du genre sont des hommes. Les groupes qui se forment sont largement masculins, et dans les groupes mixtes, les femmes sont presque toujours chanteuses. Les femmes n'étant pas perçues comme aptes à mener (quoi que ce soit, a fortiori une session), elles sont rarement employées par les bars comme leaders titulaires. L'exclusion des femmes des pubs était de toute façon quasi-totale (quasi = à part des femmes souvent déjà marginalisées) jusqu'aux années 60. Les femmes étaient donc réduites, dans la première moitié du XXe siècle, à jouer dans les sessions organisées chez des particuliers (et encore, ça, c'était avant les années 40, avant le déclin de ces fêtes domestiques et l'émergence des bals publics animés par des céilí bands (groupes de bal)). Une fois mariées surtout, les femmes restaient chez elles : l'extérieur est le domaine des hommes.
A Londres dans les années 50-60, on assiste à une multiplication des sessions organisées dans les pubs, mais à part les fiddlers (violonistes) Julia Clifford et Lucy Farr, les femmes en sont exclues. Et, alors que les hommes forment des groupes soudés, qui se soutiennent mutuellement dans leur pratique musicale, ont tout le loisir de multiplier les expériences ensemble, donc acquièrent du répertoire et du style, donc de la réputation, les femmes, au moins jusqu'aux années 70, n'avaient ni les moyens ni l'opportunité de voyager pour rencontrer d'autres musiciens, intégrer des groupes, se présenter aux fleadh cheoil (compétitions nationales ou locales, assez essentielles pour se faire un nom). Un cadre a pu faire émerger pas mal de femmes depuis les années 50 dans le contexte du grand revival de la musique irlandaise : l'organisation irlandaise de musique Comhaltas Ceoltóirı́ Eireann (CCÉ), de qui dépendent les fleadhs. Mais souvent, bien que le stigmate de la femme mariée au pub soit moins fort aujourd'hui, les responsabilités domestiques les tiennent à l'écart de la session, et dans le cas des jeunes filles, leurs obligations sociales les écartent de la pratique musicale intensive nécessaire à la formation de tout-e musicien-ne.

Les femmes aujourd'hui dans l'espace masculin de la session


Dans l'esprit collectif, le monde du travail est celui des hommes, le monde domestique celui des femmes, et entre les deux, le pub est une sorte de troisième espace, à mi-chemin, qui permet aux hommes de décompresser de la dureté du travail sans être non plus dans le lieu de contrainte (mise en place par leur femme et leurs enfants, évidemment) de la maison. Du coup, les femmes au pub, qui se joignent explicitement au loisir traditionnellement réservé aux hommes (la session), sont quelque part vues comme gâchant ce moment de détente spécifiquement masculin [où peuvent-elles se détendre, elles, eh bien... aha. C'était une blague.] Une femme au bar est toujours illégitime. On leur donne une place dans cet environnement si elles ont un mentor masculin (qui joue depuis longtemps dans la session par exemple) ou bien si elles finissent par être vues "comme des hommes" par le rôle qu'elles prennent [i.e. elles ne peuvent pas être réellement des femmes si elles sont manifestement aussi bonnes que les hommes à ce qu'elles font, il faut les faire rentrer dans une catégorie autre que la féminité]. En-dehors de ces situations, comme les femmes sont rarement leadeuses de sessions, elles tendent à être reléguées aux places où elles entendent moins bien et où on les entendra moins (où on reprendra donc moins les airs qu'elles proposent), sur les marges de la session.

Par ailleurs, si les femmes sont aujourd'hui moins explicitement malvenues au pub et y boivent à peu près comme les hommes, une femme qui boit en session est mal vue et devient par ce simple fait une proie (agressions verbales ou gestes déplacés) aux yeux des hommes présents.  Comme on peut s'y attendre, ce comportement est non seulement vu comme normal mais valorisé pour les hommes ("ça fait partie du jeu/de l'ambiance"). Malgré tout, beaucoup de musiciennes interrogées par O'Shea ont très peur de paraître "anti-hommes" en dénonçant le comportement de leurs confrères et l'inconfort qu'elles ressentent dans le monde de mecs qu'est le pub/la session.

Certaines femmes mettent en place des stratégies pour pallier ce rejet plus ou moins implicite selon les cas. L'autrice prend l'exemple d'un groupe de musiciennes de Galway qui, lassé de cette atmosphère virile, a commencé à organiser ses propres sessions. Mais très vite [spéciale dédicace à toutes les meufs qui ont voulu faire des initiatives plus ou moins en non-mixité, c'est tellement caricatural omg] des mecs y sont entrés, s'y sont assis sans même se présenter ni attendre qu'on les invite, et ont fini par dominer les soirées. Alors elles ont organisé des kitchen sessions, chaque semaine chez l'une d'entre elles, avec un bon thé et une ambiance de confiance pour apprendre des airs et construire un répertoire, ce qui leur a donné plus de confiance en elles pour, ensuite, aller en session ordinaire par petits groupes de 2 ou 3 (la session ayant généralement lieu tard le soir, survivre à la rue la nuit est encore un point qui différencie hommes et femmes dans leur rapport à ce loisir).

O'Shea prend le cas d'une employée leadeuse de session, violoniste, dans le comté du Clare, pour parler des manières dont les femmes négocient leur place dans l'espace de la session. Même dans la position du leader salarié, Anna explique ressentir son lieu de travail comme oppressant : d'une part parce qu'elle est payée 25% de moins que ses collègues hommes, mais aussi parce que c'est un endroit où elle doit lutter pour éviter du harcèlement. Être le centre de l'attention par son statut engendre du harcèlement de la part des hommes, et des remarques des femmes auditrices de la session qui sous-entendent une supposée putasserie de sa part. Alors Anna doit jouer à la gentille fille : ne pas sourire, ne pas avoir de contact visuel avec quiconque, accepter le regard de l'audience sans elle-même regarder son public, et limiter ses gestes lorsqu'elle joue (mouvements des bras au violon, battement des pieds qui font partie du jeu en musique irlandaise) : "maintenant je ne peux pas juste jouer, il y a toutes ces autres choses entre moi et la musique", tout ce à quoi elle doit faire attention sous peine d'être mal vue. En fait, fait remarquer l'autrice, dans la session comme ailleurs, le masculin est la norme, le féminin est l'Autre, qui doit s'adapter à la norme. Dans le cas d'Anna, elle n'était pas la cible de remarques désobligeantes uniquement parce qu'elle était "une fille qui fait un job de mec" mais aussi parce qu'elle ne performait pas la féminité d'une manière attendue des hommes (donc acceptable), jusqu'à ce qu'elle finisse par limiter l'espace qu'elle prenait dans la session.
Ce genre de limitations du corps des femmes se retrouve aussi dans la danse (O'Shea se réfère aux spectacles bien connus Lord of the Dance et Riverdance), mais les divisions patriarcales ont été bien plus contestées dans des domaines plus visuels de la culture irlandaise que dans la musique, où ces répartitions genrées des rôles sont bien plus tacites.

Le discours genré du nationalisme irlandais


En Irlande, un regard particulier est porté sur les étrangers dans les sessions. On s'en méfie généralement, on les "teste", car ils ne disposent pas du capital culturel qui leur attirerait respect et reconnaissance, mais aussi ne possèdent pas l'habitus musical nécessaire, les réflexes inconscients appris depuis l'enfance, internalisés et reconnus comme "locaux" par les autres musiciens. [D'ailleurs le fait de mettre les femmes à l'écart est déjà cohérent avec la mise des étrangers à l'écart, si l'on pense les femmes comme Autres, comme O'Shea le rappelait plus haut.]
La place de la musique dans l'imaginaire nationaliste irlandais fait partie des facteurs d'explication de ce double rejet (c'est la partie la plus intéressante de l'article). Le canon de la musique traditionnelle jouée actuellement s'est construit au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il n'est donc pas surprenant que l'ensemble des pratiques et du répertoire soit compris comme devant refléter une identité musicale proprement irlandaise.

Le discours nationaliste présente la nation et la musique comme féminines, les patriotes et les musiciens comme masculins. Après l'invasion de l'Irlande par l'Angleterre, les représentations symboliques du pays le mettent en scène d'abord comme une vierge vulnérable violée par l'envahisseur, puis, avec la prise d'importance du nationalisme, comme une mère qui doit être défendue contre la domination coloniale. De l'autre côté, le discours colonial représentait lui aussi l'Irlande comme une faible femme devant la masculinité supérieure de l'Anglais teutonique.
Donc, les patriotes irlandais se voyaient comme virils physiquement et intellectuellement, héritiers de la Race Gaélique aux qualités tout à fait masculines, protégeant coûte que coûte le corps (le territoire) et l'âme (la culture) de la nation, féminine. La personnification de l'Irlande en femme a servi deux buts idéologiques distincts : appliqué par les hommes irlandais, il a renforcé l'assignation des femmes à un rôle passif et de pureté ; appliqué par les Anglais, il a servi au perpétuel rabaissement du peuple irlandais par un stéréotype débilitant (Elizabeth Butler Cullingford).
Une identité nationale irlandaise "active, indépendante et masculine" a été construite contre cette image "passive, organique et maternelle" du territoire et du paysage rural irlandais lui-même. L'association nation/féminité a, selon Cullingford, conduit les nationalistes irlandais à devenir "hyper-masculins" et à demander aux femmes irlandaise une "hyper-féminité" suivant les traits définis par la Constitution de 1937. Si la nation est féminine, son peuple est donc masculin.

Après l'indépendance, ces stéréotypes genrés ont également été les qualités attribuées au citoyen idéal. Des siècles de chansons, peintures, textes pédagogiques, discours politiques, ont forgé des délimitations étroites du masculin et du féminin dans la société irlandaise. L'exclusion politique des femmes a d'ailleurs été de plus en plus forte au sein du mouvement nationaliste au fil de son histoire, ce que O'Shea attribue au mécanisme observé dans d'autres situations de colonisation, selon lequel les populations colonisées, dans leur dynamique de libération, imitent des structures oppressives du colonisateur, souvent par l'exclusion d'un autre groupe marginal, notamment les femmes.

Musique et nationalisme irlandais


A l'époque coloniale, la musique irlandaise représentait dans les discours britanniques la construction féminine du tempérament irlandais et son infériorité symbolique. Pour passer d'un mouvement culturel indépendantiste à un mouvement politique de plus en plus militarisé, il a fallu pour les nationalistes se débarrasser des genres musicaux perçus comme féminins (chansons sentimentales, airs lents joués à la harpe ou au piano) pour valoriser les chansons aux rythmes martiaux exhortant les patriotes au combat viril. Dans l'institutionnalisation de l'ITM post-indépendance, qui passait par la radio et l'organisation CCÉ, les marches et ballades patriotes, mais aussi la musique de danse constituée peu à peu sous le terme d'Irish Traditional Music, qui est bien une entité construite, étaient le principal répertoire.
Cette assimilation de la musique irlandaise à un discours viriliste et invisibilisant pour les femmes est évident aujourd'hui dans toute la communication autour des événements liés à l'ITM et dans les livres sur le sujet : le musicien-type est toujours un homme.

Alors que les Irlandais dans l'absolu ont pu être associés à la féminité, le peuple irlandais, sa diaspora surtout, est très masculinisé dans sa représentation, et cela a son importance pour comprendre la place des femmes dans les sessions : c'est dans le contexte d'une diaspora masculine que la session se développe comme activité réservée aux hommes. La musique de danse "vigoureusement masculine" (dixit le compositeur très connu en Irlande Seán Ó Riada), opposée au "style féminin dégoulinant" de la harpe moderne, est accaparée par les émigrants, dans une dynamique dissociée de la danse elle-même, et entre hommes.
Parallèlement, la performance de cette musique collectivement dans les pubs est l'occasion d'une analogie mentale avec l'idéal de la nation comme communauté. Les femmes auditrices, plus encore musiciennes, perturbent alors la mise en scène (performance) de l'identité irlandaise, puisque le patriote Irlandais, l'émigrant Irlandais et l'Irish Traditional Music sont perçus comme masculins (et hétérosexuels, évidemment ; les musiciens gays restent sans exception dans le placard encore aujourd'hui).


La pratique de la musique irlandaise s'insère donc totalement dans une constellation de discours genrés, qui ont des sources historiques à travers la place accordée aux femmes par les nationalistes irlandais, et celle qui leur était accordée en général dans les lieux de rassemblement et de détente qu'étaient les pubs. Les musiciennes en session perturbent en outre les représentations patriarcales de la musique, de l'espace et de la nationalité, et sont donc non-seulement sous-représentées mais aussi contraintes à la limitation de leur corps, de l'espace qu'elles prennent physiquement et musicalement, par les attitudes des hommes.

9 juin 2013

Je n'en peux plus. 
Ne pas comprendre. Ne pas pouvoir.

Je n'en peux plus de lire, plus nombreux chaque semaine depuis les manifs homophobes, les récits de nouvelles agressions fascistes. (Celle de Clément Méric. Et puis celle-là. Et celle-ci.) 
De voir les raclures d'extrême-droite, du sang sur les mains et dans les yeux, puantes de haine, tenter de se faire plaindre, voire d'ériger les meurtriers en martyrs ; tenter de justifier leurs idées totalitaires, racistes, homophobes, morbides. 
De voir les récupérations des partis (ou même de n'importe quels groupes, par exemple le Nouvel Obs qui, tant qu'on y est, fait sa pub sur le dos de Clément) pour dire « regardez, moi je condamne hein, rejoignez-nous, nous aussi on est contre le fascisme ! »
D'entendre que ce sont les valeurs de la République qui ont été bafouées (depuis quand on a besoin de croire en la République pour lutter contre le fascisme ?) avec le meurtre de Clément.
D'entendre des crétins dire que le fascisme et l'antifascisme, c'est pareil, que c'était juste une baston  « entre extrémismes ».
De voir les médias tendre complaisamment leurs micros à ces abrutis en faisant semblant d'ignorer qui ils sont. Depuis les sombres années Sarkozy, et encore plus avec les présidentielles où un nombre incroyable d'heures de paroles a été accordé au FN, les médias permettent à ces connards de cracher leur haine aux heures de grande audience. Quand ce n'était pas Le Pen, c'était Hortefeux, Guéant, Estrosi, c'est encore Zemmour, Ayoub, Gabriac. Et Valls, aussi.

Derrière tous ces gens, des cadavres.

Ayrault a dit qu'il voulait dissoudre les JNR. Bravo, génial, on applaudit. On voit bien que le gouvernement a pris le temps de réfléchir au problème ("Oh, tiens, un mort, ça la fout mal, faudrait peut-être qu'on se préoccupe de la question"). Comme si ça allait changer quoi que ce soit. On ne détruit pas un long processus de diffusion d'idées nauséabondes comme un cachet d'aspirine.

Hier, alors que je prenais un verre avec des ami-e-s, on vient nous prévenir qu'une rafle de Rroms est en cours. Il y a aussi eu l'attaque d'un camp avec des cocktails Molotov. Jeudi dernier, au moment des rassemblements en hommage à Clément, 40 étrangers se font arrêter à Paris
Et toutes les expulsions, le squat incendié à Lyon (les familles, "relogées" dans un gymnase, en ont ensuite été expulsées), les discours anti-rroms, anti-musulmans, le mépris, le racisme d'Etat.

Alors, Jean-Marc, ne viens pas faire semblant de pleurer. C'est ton gouvernement. C'est ton putain de ministre de l'Intérieur qui expulse des familles avec 200 flics, qui envoie l'armée à Notre-Dame-des-Landes, c'est ta police qui empêche les contre-manifs face aux rassemblements des anti-IVG à Paris, qui brutalise, qui insulte, qui réprime, qui surveille.
C'est vous tous, gouvernants, qui constituez une grande partie du problème, en faisant en sorte que la haine devienne la norme.

Je ne veux plus les voir. Je ne veux plus les entendre. Je n'en peux plus. J'ai peur de la suite. Que faire quand écrire ne permet plus de traduire les larmes, la rage et la colère ?

9 avril 2013

Chers bigots, chers fachos

J'ai mis bien trop longtemps à faire ce billet. Je l'avais rédigé après la première "Manif pour tous" du 13 janvier (les liens risquent de paraître un peu vieux, mais les textes sont toujours aussi géniaux) mais il était resté dans mes brouillons. Je le trouvais trop fouillis, trop maladroit, pas assez travaillé, trop explicatif. Entre-temps, j'ai lu et pris conscience de plus de choses, et j'ai décidé que je m'en fichais pas mal. Alors voilà, chers bigots, chers fachos, j'ai un truc à vous dire.

Je ne sais pas par où commencer tant vous m'êtes abjects et tant vos continuelles prises de positions pour le recul des libertés et de l'égalité me dégoûtent. Mais allons-y.

Cet hiver, à l'occasion de manifs contre le projet de loi sur le mariage pour tous, vous avez séché la messe/le brunch du dimanche à plusieurs reprises et êtes allés vous les geler à Paris. Mais bon, c'est pas grave. Il y avait tellement de chaleur humaine dans ces cortèges. Il eût été dommage de rater ces rendez-vous. Surtout quand des valeurs aussi porteuses de liberté que la famille et la religion sont bafouées.

Vous avez clamé partout qu'il ne fallait surtout pas vous assimiler à des homophobes. Bien sûr, si vous êtes allés manifester, ce n'est pas par peur/haine des homosexuel(le)s. Et même, à vous entendre, vous a-do-rez ces gens — c'est pour ça que vous les insultez à longueur de temps, c'est affectueux. Vous avez même un(e) ami(e)/un(e) collègue/un beau-fils de l'ami d'un collègue homosexuel(le). « Ce sont des gens toutàfaitnormaux, je vous assure. »

En effet, à vos yeux, une personne digne d'égards est une personne "normale". Il faudra qu'on m'explique un jour qui est anormal. Un catho hétéro blanc qui utilise les gosses comme martyrs de l'homosexualité pour valider ses arguments ? Ou qui les envoie en première ligne se faire gazer par les CRS ? Ah bon, ça marche, pas. Alors euh… un pauvre ? Un Noir ? Un artiste ? Un fou ? Un contestataire ? Une femme trop indépendante ? Ok, pigé. Ce sont des gens pascommenous, et les homosexuels en font partie, bien évidemment.
Il faut avoir une couleur de peau normale, une orientation sexuelle normale, un boulot et un revenu normaux, une vision des choses normale, des revendications normales (comme par exemple refuser de laisser des gens mener la vie qu'ils veulent parce qu'ils sont différents).
Et si t'as pas la chance de faire partie des normaux, ben on va faire en sorte que tu sois considéré(e) comme une sous-merde.
Parce que quand même. Faut "respecter votre sensibilité". Vous, vous pouvez leur cracher dessus à loisir, mais eux, il faut qu'ils vous respectent.

C'est vrai, quoi. L'homosexualité, c'est choquant. On n'a pas idée d'être en couple avec qui on veut, y compris quelqu'un du même sexe. C'est pas naturel. Je signale au cas où que votre bagnole, votre frigidaire ou votre ordinateur, ce n'est pas très naturel non plus.
Mais passons. Ce que vous voulez, c'est que l'Homme ne soit en couple que pour se reproduire. Que les femmes gardent leur éternel rôle de mères douces et attentives, qui doivent être protégées par un homme fort et agressif. Parce que c'est naturel. L'amour, vous n'en avez rien à foutre, si je comprends bien. Et le sexe juste par plaisir, n'en parlons pas, c'est tabou. Oserez-vous affirmez que vous n'avez fait l'amour que pour avoir des mômes ?

Je vous entends d'ici : "mais le sujet, ce ne sont pas les homosexuels, ce sont les enfants dans les couples homosexuels !"
Je ne pense pas que ce soient vraiment les enfants d'homosexuels qui vous tracassent. Je ne pense pas que vous en ayez grand chose à foutre, sinon vous ne les utiliseriez pas comme prétextes perpétuels dans vos discours, vous faisant leurs prétendus porte-paroles alors que vous ne leur avez jamais demandé leur avis (oui, parce que contrairement à ce que vous semblez croire, il existe déjà des tas d'enfants élevés par des parents homosexuels en France). Je pense plutôt que le problème est votre haine de tout ce qui ne colle pas à vos vies étriquées et à vos réflexes patriarcaux et autoritaires.

Mais soit. Admettons que le problème soit les enfants.

Je vous recommande d'abord cet article excellent de Beatriz Preciado.

Vous avez un argument imparable : l'homosexualité, ça se transmet. (Donc cette modification du code civil va encourager l'homosexualité, qui va s'étendre à toute la planète, et l'humanité sera perdue, ce sera une vengeance divine parce que l'homosexualité c'est le Mal). Comme l'hétérosexualité, c'est ça ? Ah ben non, en fait.
Jamais vous ne remettrez en question l'hétérosexualité. Ça coule de source. Nous vivons dans un monde qui impose cette orientation sexuelle, et vous encouragez bien évidemment cet état de fait. Vous allez tout faire pour que vos enfants ne deviennent pas homos. Les blagues homophobes ne vous choqueront jamais. Vous utilisez vos mômes pour aller gueuler des slogans moisis dans l'espoir d'attendrir l'opinion. Mais curieusement, on ne parle que de l'embrigadement des enfants de couples homosexuels.
Vous affirmez qu'un enfant dans un couple homo serait forcément malheureux, parce qu'il n'aurait pas de "repères". Vous sous-entendez ainsi qu'un enfant d'un couple homosexuel sera forcément empêché par ses parents de connaître l'autre sexe. Qu'il ne sortira pas. Parce qu'avec des parents "anormaux", hein, on ne sait jamais... Vous voyez l'homosexualité comme une déviance par rapport à une norme "naturelle", l'hétérosexualité, et tout ce qui sort de cette norme est à bannir.

Avec la "nature" vient la tradition. La tradition, pour vous, ça va uniquement quand elle émane de blancs catholiques bien français. Quand elle vient d'ailleurs, je ne suis pas sûre que vous la défendiez avec autant de ferveur. Et depuis quand le fait qu'une pratique soit ancienne justifie-t-il qu'on ne la fasse pas évoluer ? Je vous informe qu'il n'y a pas si longtemps, en France (est-ce possible, un pays aussi civilisé…), des femmes qui manifestent et qui sortent toutes seules, ou ouvrent un compte en banque sans l'accord de leur mari, ce n'était pas vraiment raccord avec la tradition.

"Les gens bien" sont forcément d'accord avec vous, à vous entendre. Bien sûr, une de vos stratégies, c'est de faire croire que le projet de loi n'est soutenu que par une minorité. Que par quelques associations LGBT qui ne représenteraient pas les LGBT (sic). Pas par les gens hétéros, blancs, pas par les "normaux".

Vous vous appuyez, pour justifier vos raisonnements, sur la certitude qu'un homme et une femme sont fondamentalement différents l'un de l'autre. Que dans la société tout va bien, qu'en pratique tout le monde s'aime et que les femmes ont les mêmes droits que les hommes. Ou bien, au contraire, vous êtes conscients des inégalités sociales entre hommes et femmes mais vous les soutenez (c'est naturel). Je ne sais pas ce qui est le pire.
Vous voulez que je vous dise ? Je suis lasse de vos conneries. Lâchement, je m'en remets aux gens beaucoup plus informés, expérimentés et compétents que moi sur le sujet pour vous dire que c'est faux. La complémentarité des sexes n'est qu'une fiction destinée à perpétuer les privilèges des hommes sur les femmes, des hétérosexuels sur les homosexuels/bisexuels, et, en fin de compte, opprimer tout le monde.

Mais je sais parfaitement qu'on aura beau vous faire lire les meilleurs articles sur le sujet, vous n'en démordrez pas.
Parce que ça vous arrange. Ça vous arrange que chacun reste à sa place. Ça vous arrange de faire croire à cette idée de nature. Ça vous arrange de croire à la complémentarité des sexes, parce que comme ça vous pouvez dire que vous êtes "pour la différence" alors que vous ne rêvez que d'un monde totalitaire. Ça vous arrange parce que vous avez peur.

Ne me faites pas croire que vous aimeriez que le gouvernement ait d'autres priorités (le chômage, l'éducation, que sais-je encore). Je suppose que vous avez compté parmi les partisans des expressions "assistés" et "cancer de la société" pour désigner les bénéficiaires d'aides sociales, à l'époque de Laurent Wauquiez (présent à la manif). Que vous ne vous êtes pas opposés au fait que des écoles privées catholiques aient distribué des tracts appelant les lycéens à aller cracher avec vous contre les homos.
Vous perpétuez tout un système. Vous refusez tout ce qui est différent. Vous voulez cantonner chaque être humain à un type et un rôle précis. Vous voulez que tout soit pareil pour, surtout, ne pas perdre vos repères — et vos privilèges.
Vous voulez que rien ne change, vous êtes contents de la société telle qu'elle est (quoique, vous la trouvez peut-être un peu trop tolérante à votre goût). Mais qui êtes vous pour, au nom de tous vos préceptes débiles, refuser à des gens le droit de vivre comme ils l'entendent ? Pour déterminer quel amour est sale et quel amour est légitime ?

Aujourd'hui, et depuis janvier, vous avez bien préparé le terrain.
Fachos, vous ne vous sentez plus. C'est super, les premiers vous ont déroulé le tapis rouge et vous n'avez plus qu'à aller casser du pédé sous le nom de « Printemps Français » (la récupération, même la plus odieuse, ça ne vous fait jamais peur.)
Et vous serez soutenus par des gens qui vont dire que ce que vous faites, ce n'est pas homophobe (la violence contre les homos, cette invention du lobby gay), et qui vont aller expliquer aux premiers concernés comment il faut qu'ils prennent vos agressions. Dans les journaux, vos actions sont dites "radicales", alors qu'elles sont purement et simplement des déchainements de haine fasciste. Souvent, on ne met pas de mots sur vos gestes. Pas assez. Pas les bons. De cette façon, vous êtes couverts par les gens qui regardent sans voir, qui écoutent sans entendre, et sans rien dire. Et en plus, vous osez critiquer les homosexuel-les qui ont le malheur d'en avoir ras-le-bol et de ne pas se taire. Vous me faites enrager — mais vous ne mériteriez que le mépris.

Bigots, je suis vraiment navrée (ou pas), mais vous êtes finis. Vous êtes ridicules. Il est temps de le comprendre. Vos idées sont vieilles, dépassées, moisies. Vous êtes de ceux qui s'élèvent contre chaque avancée sociale et chaque progrès de la technique. Si vous étiez nés plus tôt, cela aurait été la pilule, le vaccin, la laïcité, l'abolition de la monarchie, l'apparition de la charrue, peut-être. Vous vous raccrochez aux débris du monde que vous connaissiez et dont un morceau (un infime morceau) est en train de craquer. Vous voulez des sociétés où tout le monde pense pareil et où tout le monde vit pareil, chacun opprimant bien gentiment les autres, mais laissez-moi vous dire que c'est de la pure fiction. Ça ne se réalisera pas. C'est en train de changer. Ça ne peut plus durer. Ceux qui veulent vivre comme ils l'entendent prendront soin d'empêcher la réalisation de vos idéaux morbides.
Cordialement, je vous emmerde.

Quelques liens supplémentaires ; des articles indispensables :
Manifeste des Enfants Pédés (Le Chantier)
"Je vous hais" (James et les Hologrammes)
Au nom de tous les miens  (C'est la Gêne)
Mariage pour tous : les enfants, premières victimes de l'homophobie des débats (Yagg)