Je n'en peux plus de lire, plus nombreux chaque semaine depuis les manifs homophobes, les récits de nouvelles agressions fascistes. (Celle de Clément Méric. Et puis celle-là. Et celle-ci.)
De voir les raclures d'extrême-droite, du sang sur les mains et dans les yeux, puantes de haine, tenter de se faire plaindre, voire d'ériger les meurtriers en martyrs ; tenter de justifier leurs idées totalitaires, racistes, homophobes, morbides.
De voir les récupérations des partis (ou même de n'importe quels groupes, par exemple le Nouvel Obs qui, tant qu'on y est, fait sa pub sur le dos de Clément) pour dire « regardez, moi je condamne hein, rejoignez-nous, nous aussi on est contre le fascisme ! »
D'entendre que ce sont les valeurs de la République qui ont été bafouées (depuis quand on a besoin de croire en la République pour lutter contre le fascisme ?) avec le meurtre de Clément.
D'entendre des crétins dire que le fascisme et l'antifascisme, c'est pareil, que c'était juste une baston « entre extrémismes ».
De voir les médias tendre complaisamment leurs micros à ces abrutis en faisant semblant d'ignorer qui ils sont. Depuis les sombres années Sarkozy, et encore plus avec les présidentielles où un nombre incroyable d'heures de paroles a été accordé au FN, les médias permettent à ces connards de cracher leur haine aux heures de grande audience. Quand ce n'était pas Le Pen, c'était Hortefeux, Guéant, Estrosi, c'est encore Zemmour, Ayoub, Gabriac. Et Valls, aussi.
Derrière tous ces gens, des cadavres.
Ayrault a dit qu'il voulait dissoudre les JNR. Bravo, génial, on applaudit. On voit bien que le gouvernement a pris le temps de réfléchir au problème ("Oh, tiens, un mort, ça la fout mal, faudrait peut-être qu'on se préoccupe de la question"). Comme si ça allait changer quoi que ce soit. On ne détruit pas un long processus de diffusion d'idées nauséabondes comme un cachet d'aspirine.
Hier, alors que je prenais un verre avec des ami-e-s, on vient nous prévenir qu'une rafle de Rroms est en cours. Il y a aussi eu l'attaque d'un camp avec des cocktails Molotov. Jeudi dernier, au moment des rassemblements en hommage à Clément, 40 étrangers se font arrêter à Paris.
Et toutes les expulsions, le squat incendié à Lyon (les familles, "relogées" dans un gymnase, en ont ensuite été expulsées), les discours anti-rroms, anti-musulmans, le mépris, le racisme d'Etat.
Alors, Jean-Marc, ne viens pas faire semblant de pleurer. C'est ton gouvernement. C'est ton putain de ministre de l'Intérieur qui expulse des familles avec 200 flics, qui envoie l'armée à Notre-Dame-des-Landes, c'est ta police qui empêche les contre-manifs face aux rassemblements des anti-IVG à Paris, qui brutalise, qui insulte, qui réprime, qui surveille.
C'est vous tous, gouvernants, qui constituez une grande partie du problème, en faisant en sorte que la haine devienne la norme.
Je ne veux plus les voir. Je ne veux plus les entendre. Je n'en peux plus. J'ai peur de la suite. Que faire quand écrire ne permet plus de traduire les larmes, la rage et la colère ?
Pendant cette longue absence, je n'en ai pas moins gueulé sur Twitter, sur divers sujets — les connards homophobes, les crétins machistes qui s'assument pas (et même ceux qui s'assument), la surveillance, les élitistes, les bigots, les flics, la répression, les pollueurs, les capitalistes. Et ce sera pareil cette année. Je n'ai toutefois pas trouvé matière à écrire un vrai post, surtout parce que ça m'aurait donné l'impression d'enfoncer des portes ouvertes.
Mais je voulais revenir sur une histoire dont les grands médias nous ont rebattu les oreilles avec une médiocrité affligeante, à savoir la "fugue" de Camille et Geneviève, les deux lycéennes qui ont osé s'échapper de leur lycée pour aller rejoindre la Zone A Défendre de NDDL.
Ils disent que c'est une fugue. Que c'est pas bien, que ce sont des jeunes en pertes de repères, que leurs parents faut les comprendre. Et surtout, surtout, ils insistent bien sur leur âge. Des "jeunes filles", des "adolescentes" voire des "ados" (ce diminutif qui décrédibilise encore plus les paroles et les actes de quelqu'un). Bref, des gens irresponsables.
Putain de merde. Le nombre de fois où j'ai eu envie d'exploser la radio/l'ordinateur.
Ces filles se sont débrouillées toutes seules. Autonomes. Elles ont eu le courage de partir pour aller donner un coup de main, se sentir utiles, lutter. Elles ont eu le courage d'accomplir ce que je n'ai pas su faire : partir vraiment, aller lutter concrètement, joindre leurs gestes à la parole, prendre leurs idées en main, faire.
Et leurs parents, au lieu de se poser des questions sur la force de ce geste, de les féliciter pour leur investissement politique, vont les chercher de force, alors que Camille les avaient invités à venir voir comment ça se passait.
C'est pourtant ce qu'on prône, nan, en méritocratie ? Les self-made (wo)men, tout ça… Des gens qui se prennent en main (dixit mes profs).
Aaaah oui. Mais il y a un petit problème. Plusieurs, en fait.
D'abord, elles vont quand même voir des gens ultra-dangereux.
Des anarcho-autonomistes. Des délinquants. Des opposants au gouvernement qui utilisent des méthodes de protestation très très louches, comme les débats, les concerts, le plantage de choux-fleurs, l'écriture de tracts (activité qui rappelle la période souvent évoquée avec un ton paternaliste et condescendant, genre c'était-pas-sérieux-et-ça-a-pas-marché, mai 68).
C'est tellement suspect que l'autre soir, au JT de France 2, la journaliste disait que Camille n'avait "subi aucune agression". Avec deux sous-entendus : "c'est bizarre" et "si elle avait eu quelque chose, ça aurait forcément été la faute des anarchistes".
Mais dites-moi, c'est qu'on avait peur hin. C'est sûr que depuis deux mois, c'est vraiment les Zadistes qui font le plus preuve de violence. J'aurais eu plus peur qu'elle se fasse taper par des flics, personnellement.
Ensuite, ce sont des gens qui n'ont pas eu envie de suivre des voies toutes faites. Ça, ça ne plaît pas, ni aux parents, ni à l'opinion, ni aux flics, ni aux journalistes de France 2, ni aux ministres. Ces ingrates qui osent défier le système qui les nourrit !
Et puis, et puis, leur âge.
La place des mineurs, c'est à la maison chez papa-maman. Sûrement pas en train de prendre des initiatives.
Les mineurs ne doivent pas trop réfléchir.
Ou plutôt si. Ils doivent réfléchir à se trouver une "bonne place" dans la société. Et pour ça, ils doivent ingurgiter ce qu'on leur sert à l'école. Que la démocratie c'est le bien, que le capitalisme ça va forcément avec et que c'est tout ce qui existe pour éviter les dictatures. Et par-dessus tout, que l'enfant ou l'adolescent a une place bien définie (celui pour qui on décide), tandis que l'adulte a le rôle du décideur.
Et que ces rôles ne changeront jamais.
Alors autant l'accepter.
Autant se résigner.
Les mineurs doivent réfléchir selon des normes imposées "pour leur bien".
Les mineurs doivent être continuellement protégés, et ce sont les gentils adultes qui vont le faire.
Que… quoi ? Qu'entends-je ? L'autogestion ? Mais vous n'y pensez pas ! Des enfants ? Se protéger eux-mêmes ? Ils en sont incapables, voyons. Ils sont faibles. Ils sont inexpérimentés. Et l'expérience, bien sûr, ne s'acquiert qu'à l'école dans les bras des adultes. Pas sur les routes ou en construisant des cabanes en rondins.
Ceux qui contestent cette vision des choses doivent en
permanence se justifier de leurs idées : la
domination des adultes sur les enfants n'est pas admise et remise en question par grand monde. Elle semble couler de source.
Non, je ne dis pas qu'il ne doit jamais y avoir d'adultes pour donner quelques repères aux enfants.
Non, je ne pense pas qu'un enfant de cinq ans doit pouvoir faire ce qu'il veut.
Non,
je ne suis pas contre la notion de respect, au contraire. Je veux juste
que ce respect soit exactement le même de l'adulte pour l'enfant que de
l'enfant pour l'adulte. Sans que plus personne ne dise "mais enfin, c'est évident, on ne doit pas le même respect à quelqu'un de 10 ans qu'à quelqu'un de 40".
Oui, je connais des gens de tous âges qui défendent ces idées.
Non, ce n'est pas lié à une rébellion passagère contre mes parents. C'est politique. Ça s'inscrit dans un refus du monde tel qu'il est, dans un refus de toutes les oppressions et de toutes les inégalités.
(Et
suivent les habituelles approximations sur l'autogestion) : Non, je n'ai
jamais dit qu'il ne devait pas y avoir de règles, anarchie ≠ anomie.
Non, ça ne conduit pas au chaos. Oui, ça a déjà été expérimenté et ça a
très bien marché, ça existe toujours aujourd'hui.
A l'école, on nous dit qu'on doit être « responsables ».
Responsable,
pour eux, ça veut dire rentrer dans le rang. Faire plaisir aux profs.
Être sage, ne rien déranger. Ne pas faire partie des statistiques de la
délinquance juvénile, "problème fondamental de nos sociétés actuelles".
Se "prendre en main", mais selon leurs règles.
Si
tu ne corresponds pas à ce schéma (et même pas besoin de caillasser des
voitures, hein, suffit d'avoir des idées un peu bizarres), tu es
décrété inexpérimenté, immature, idéaliste. Bref, la définition habituel
du "jeune" par les adultes.
On doit tous s'excuser d'être libres, mais encore plus quand on est jeune, femme, pas très hétéro et pas très blanc.
Le fugueur ou la fugueuse est toujours supposé instable, victime de problèmes familiaux, etc. Toujours sans but.
Nous sommes trop jeunes pour comprendre, trop jeunes pour penser par nous-mêmes. On nous rabâche ça tous les jours, mais la justice des adultes peut quand même nous foutre en prison quand ça les arrange. Toujours ça de potentiel contestataire en
moins.
Ce qui est drôle, c'est de voir les
journalistes qui aimeraient bien pouvoir dire que les deux filles ont
été maltraitées, mais qui sont bien obligés de rapporter leurs réactions
: elles étaient en sécurité, elles se sentaient en accord avec
elles-mêmes, et utiles à une lutte.
Je me suis surprise à apprécier les déclarations
du proc. Il les prend au sérieux, lui ; beaucoup ont considéré cet acte
comme quelque chose d'irréfléchi. Des mineures qui s'engagent,
réellement, dans un vrai combat politique, pas juste pour "jouer les
rebelles", ça n'existe pas dans l'idée qu'ils se font de la jeunesse.
Il suffit de voir les premiers paragraphes, lamentables, précédant cette interview de Geneviève dans Le Parisien.
"Le manteau de cuir clouté, les rangers de bûcheron et le pantalon
camouflage n’y font rien. Derrière son look un peu rude, Geneviève cache
mal sa petite bouille d’adolescente."
"Les deux ados, qui se revendiquent anarchistes, voulaient goûter à la vie en communauté sur fond de contestation écolo."
On
a droit aux classiques. "Elle essaye de faire rebelle mais en fait
c'est un cœur tendre"… "Elle se revendique anarchiste" = "elle ne sait
pas vraiment ce que c'est, elle est trop petite pour ça, elle ne se rend
pas compte, elle ne l'est pas vraiment, c'est juste une attitude".Je passerai sur le sous-entendu condescendant sur le combat même de tous les zadistes.
Cet excellent article d'un zadiste (Lisez la suite, j'ai envie de le citer en entier. Faut juste ignorer les fautes d'accord dues à une louable volonté de parité du langage...) dit :
Si les réactions journalistiques sont si violentes, si les commentaires
sur les blogs ou sites ”d’infos” sont si durs, c’est parce que Geneviève
et Camille ont osé remettre en cause la famille et leur dépendance à
l’autorité parentale, illes ont osé proclamer qu’illes étaient en
droit de choisir ce qu’illes voulaient faire de leur vie, librement.
[...] Les familles s’inquiètent nous
dit-on, heureusement qu’illes s’inquiètent, illes ont décidés que c’est
d’eulles que devait venir l’éducation apportée aux plus jeunes et illes
n’ont jamais pensé à leur apprendre à vivre libre, illes n’ont jamais
pensé à leur expliquer ce que pourrait être le quotidien sans
eulles, illes s’inquiètent parce que ces deux jeunes ne sauraient pas
(selon eulles) se débrouiller, se protéger, … Illes s’inquiètent
parce qu’illes ont pris soin de ne pas leur apprendre tout ça. [...]
Illes s’inquiètent surtout, parce que les unes et les autres se rendent
compte qu’en fait, les jeunes n’ont pas besoin d’eulles, que les
parent-es ne sont utiles aux jeunes que tant qu’illes n’ont pas la
possibilité de se nourrir par eulles-mêmes (et encore ce pourrait être
aussi un besoin assumé par la société, comme cela c’est apparemment
passé pour Camille et Geneviève, nourri-es par le partage de dons de
tous horizons).
L'âge adulte n'est pas beaucoup mieux, mais au moins, tes pairs te considèrent comme un interlocuteur légitime.
Jamais on ne prend au sérieux le désir de révolte des enfants. Suffit de taper "children rebellion" dans son moteur de recherche : des images de petits garçons qui boudent, des solutions pour endiguer la "rébellion" de vos enfants qui ne veulent pas manger leurs épinards. Des analyses de psychologues disant que "ça les aide à se construire", aka "ça va passer, c'est normal, circulez, rien à voir". C'est ça, la révolte des enfants, pour beaucoup d'adultes.
Il est très difficile de trouver des informations sur les mouvements de mineurs des années 70 en France. Il y en a un peu plus sur les grèves d'enfants de 1911 en Angleterre, parce que leurs revendications paraissent aujourd'hui raisonnables : baisse du prix des livres scolaires, suppression des châtiments corporels. Ça ne vient pas d'une volonté de taire ces évènements. C'est juste que tout le monde s'en fout.
Les quelques discours positifs sur la jeunesse aujourd'hui servent juste à encourager leur engagement dans La Vie Politique pour dire "aaaah, les jeunes, l'aveniiiiir". Genre "ouf, heureusement que vous êtes là pour réparer les conneries des générations précédentes". Quand on s'intéresse à nous sans nous dénigrer complètement, c'est pour nous mettre sur le dos un engagement forcé. De manière raisonnable et "adulte", nous allons devoir « améliorer le système ». Pas nous révolter contre notre condition et contre le monde qui va avec. Jamais.
On demande aux élèves de respecter leurs profs sous prétexte d'une "reconnaissance de l'expérience et du savoir". Et alors ? On doit féliciter chaque prof de tout ce qu'il/elle sait en disant « merci maître » ?
Ça ne veut pas dire qu'on ne peut/veut rien apprendre d'eux (sinon je n'irais pas en cours de violon). Ça ne veut pas dire qu'on n'estime pas le travail qu'ils ont fait pour en arriver là. Ça veut juste dire que ce n'est pas ce qui doit déterminer les relations prof-élèves.
J'ai tellement envie que les gosses, ensemble, reprennent en main leur vie, leurs libertés, soient conscient de l'aliénation et aillent contre elle. Et même que les majeurs se joignent à eux.
L'aliénation des enfants fait partie d'un système, comme toutes les formes d'oppression. Elle témoigne d'un fonctionnement plus global. On ne sera pas assez de milliers de mômes pour la détruire. Il ne s'agit pas d'une guerre contre "les adultes", mais contre le monde qui leur permet d'être "les adultes", d'avoir le pouvoir qu'ils ont, et surtout de ne pas voir eux-même l'oppression qu'ils exercent sur les mineurs.
Bérurier Noir - L'empereur Tomato-Ketchup
(Je sais, classique, mais ça fait du bien).