Je voulais juste dire ma grande joie du traitement réservé à la direction d'Air France par les employés et mon mélange d'agacement et de lassitude envers les militants qui déplorent cette "violence" (la chemise d'un patron a été arrachée, mon Dieu mais c'est sanguinaire (sic) !!). Des objets deviennent le centre de la discussion, alors que le véritable enjeu est celui de vies humaines.
Les ouvriers, la vraie violence ils la vivent déjà. La violence, ce sont (entre autres) les licenciements et le mépris, et aussi tout ce qu'ils ont pu vivre de pressions et de craintes auparavant (et je ne parle même pas de la violence intrinsèque de l'exploitation). Mais comme d'habitude, on efface cette histoire. C'est plus simple.
On a des gens à l'abri du besoin et pas trop menacés par des licenciements ont aussi beaucoup dit que cette violence desservait la cause ouvrière. Plusieurs choses : déjà, on voit/entend en général pas tellement ces gens le reste du temps "pour la cause ouvrière". Ensuite, la non-violence seule n'a jamais rien changé de manière radicale (et quand tu es acculé, t'as pas le temps pour des résultats à moitié). Et je dis "seule" parce que ça fait des semaines que les salariés d'Air France essaient la solution polie.
Faut bien piger qu'il y a un moment où la violence est la seule solution. Quand tu es acculé, quand tu subis toi-même une violence inouïe, quand tu as peur pour ta vie (parce que oui quand t'es licencié je peux facilement imaginer que tu as peur pour ce que sera la suite de ta vie), la violence "devient suicidaire en elle-même" (Robert F. Williams). C'est pas possible. Chercher à lui "faire comprendre" est vain. Parce que l'oppresseur t'écoutera pas. Ce n'est pas sa réalité, ton cri est juste un "bruit". "L'oppresseur
n'entend pas ce que dit son opprimé comme langage mais comme
un bruit. C'est la définition de l'oppression [...] L'oppresseur qui fait le louable effort d'écouter (libéral
intellectuel) n'entend pas mieux. Car même lorsque les mots
sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C'est ainsi que de nombreux mots ont pour l'oppresseur une connotation-jouissance,
et pour l'opprimé une connotation-souffrance." (Christiane Rochefort) "Sortir les couteaux" devient vital. C'est la seule façon possible pour être entendu d'une part et changer les choses d'autre part.
Quoi qu'illes fassent, les opprimé-es qui n'acceptent pas la violence de l'oppression seront vues comme violent-es. La violence des dominants est toujours minimisée. La violence du dominé est toujours amplifiée, rendue énorme, exceptionnelle, scandaleuse, alors qu'elle est souvent bien moindre que la première. Le pouvoir cnsidérera toujours son opposition un minimum radicale (je veux dire, pas l'opposition des débats parlementaires hein) comme agressive.
On a dit que diviser la situation entre bon ouvriers et méchants patrons
revenait à "voir le monde en noir et blanc". Let me tell you something :
quand tu ne sais pas si tu pourras avoir un toit sur la tête dans les
prochains mois, les subtilités de la personnalité de ton patron, tu en
as un peu rien à carrer. Et puis savoir de quel côté de la barricade on
se trouve n'empêche pas de réfléchir, faire évoluer, critiquer les
positions de son camp.
Enfin, si vous êtes de ceux qui disent que "la violence ne résout rien", je vous invite à regarder d'un peu plus près l'histoire ouvrière, ne serait-ce que celle du 19ème siècle (et à ce propos je vous conseille l'excellent livre de Paul Mason, malheureusement pas traduit en français, Live Working or Die Fighting, qui met en parallèle luttes ouvrières passées et présentes).
Et puis, vous en faites pas, ça va aller pour la direction d'Air France. Xavier Broseta va retrouver son lot douillet, une chemise neuve à 300 balles et ses soutiens politiques en rentrant chez lui. Ça va aller pour lui.
Mais rien ne m'enlèvera de l'esprit que, ce qui leur arrive, ils le méritent.
L'attentat à Charlie Hebdo et la tuerie du magasin cacher ont donc conduit le gouvernement à décréter (ou instiller plus ou moins tacitement, je ne sais pas) une politique d'union nationale.
J'ai un léger problème, du coup. Voilà : je conchie l'union nationale. Oui, les événements m'ont émue. Mais voilà, c'est une émotion, ça passe. J'avais déjà du mal avec les propos niais, larmoyants, les dessins de crayons qui saignent et le ton "Charlie Hebdo martyrs de la liberté d'expression". Mais alors s'il y a une chose que je ne supporte pas, si vous voulez me donner la nausée, une chose à faire : louer cet état de réconciliation hypocrite, artificiel, face à un adversaire qui, selon les bourgeois, mérite qu'on se laisse faire à ce petit jeu.
Non, désolée. Je ne veux pas jouer avec vous. Je veux pas aller me les geler place de la République et être contente du nombre de manifestants juste parce qu'une abstraction m'y enjoint. Je ne suis pas unie avec le reste de la France juste parce qu'il est le reste de la France. Je ne suis pas unie avec Le Pen. Je ne suis pas unie avec Dieudonné. Je ne suis pas unie avec Hollande, avec Sarkozy, avec le patron de La Poste (dont les salariés sont en grève un peu partout en France en ce moment sans que grand monde n'en parle), avec Caroline Fourest, ni avec tous ces citoyennistes de mes deux. Je ne suis pas de leur côté. Je vais sonner comme une révolutionnaire primaire, mais il y a deux côtés de la barricade. Je pense qu'on peut (qu'on doit) se poser toutes les questions qu'on veut, mais rester conscient.e.s de qui on soutient.
Parce que là, vous n'avez pas soutenu la liberté d'expression ou même les proches des victimes. Vous avez juste soutenu la bourgeoisie, la mièvrerie, le lissage des plateaux télés, le racolage, le gouvernement des peuples par l'émotion. Two fucking thousand people ont été tués au Nigeria par votre "ennemi intérieur" et tout ce qu'on a trouvé à faire en France c'est être 4 millions à
marcher pour la tolérance, la liberté d'expression et la paix avec Dieudonné, Viktor Orban, le roi de Jordanie, un représentant du gouvernement turc, un représentant des Etats-Unis où les crimes raciaux de cet été n'ont toujours pas été reconnus, j'en passe et des meilleurs. Je suis sûre que les
types de Boko Haram sont, à l'heure qu'il est, allés s'engager dans les droits de l'Homme, et que Recep Tayyip Erdoğan ou le président tunisien ont libéré tous leurs prisonniers politiques.
Ça me fout les jetons, cette soudaine solidarité (qui n'en n'est pas vraiment une), ce soudain engagement politique (qui n'en est pas vraiment un). Demandons-nous pourquoi tout d'un coup des gens se découvrent des convictions "politiques" : c'est facile. C'est facile de dire Je suis Charlie. Mais c'est pas de la politique (je parle de politique au sens premier du terme : réfléchir à comment faire marcher une société). C'est facile de dire que le terrorisme c'est mal.
Où êtes-vous pour les victimes de la police ? Où êtes-vous pour les travailleurs et les chômeurs immolés ? Où êtes-vous pour ceux qui peuvent (je suis consciente que c'est un privilège) lutter sur le terrain ? Où êtes-vous pour les femmes voilées tabassées en pleine rues, les discriminé.e.s à l'embauche à cause de leur simple nom ? Pour réfléchir au caractère structurel des oppressions ? Où êtes vous où pour organiser une résistance ? Où êtes-vous pour les terroristes masculinistes, les terroristes flics, les terroristes patrons ? Où êtes-vous pour la grève générale ? Ce serait ça, une belle "union nationale"... Et dans quelques mois, quand tout ça sera bien fini, vous retournerez à vos moqueries sur les militant.es révolutionnaires, féministes, anarchistes, antiracistes.
Je sature du vocabulaire guerrier. Surtout de notre part, en France. 2 millions de gens ont été tués au Nigeria par des islamistes et nos dirigeants à nous hurlent partout qu'on est en guerre et en profitent pour soumettre des projets de lois ultra-répressives. Mais en guerre contre qui ? Une entité tellement mouvante que ça permet de faire gober aux gens n'importe quoi, dis-donc.
Ils font arrêter des gens qui gueulent des conneries bourrés ou qui parodient des Unes de Charlie avec pour motif : "apologie du terrorisme". Plus drôle encore : des avocats ont refusé de défendre certains de ces accusés d'apologie du
terrorisme. Je croyais que le fait que tout le monde ait droit à un procès équitable c'est une
des choses dont votre nation se targue ? Vous auriez refusé
de défendre les connards de La Manif pour Tous ?
Proposition de renforcer l'espace Schengen. Les mecs étaient Français. De surveiller Internet encore plus. Les mecs ont été radicalisés en prison, dont ils filmaient il y a quelques temps les conditions de survie immondes. Nos gouvernants sont décidément des génies aux voies impénétrables.
Plus de cinquante agressions contre des musulmans recensées en France depuis l'attentat dont des putain de tirs de grenades. Vous croyez que c'est la faute de qui ? Que ces ordures islamophobes sortent de nulle part ? Ou que l'éducation raciste se fait uniquement par papa-maman ? Non, c'est drôle, l'éducation ça passe aussi beaucoup par ce qu'on lit/entend dans notre environnement quotidien hors de la famille et de l'école, c'est-à-dire par les médias et ce qu'on y lit. Il y a les articles biaisés sous-entendant que les musulmans sont tous des immigrés qui nous piquent notre pain, sont tous des islamistes, qui font bien comprendre que les musulmans ne seront jamais vraiment considérés comme français (David Pujadas parlait l'autre soir de mariages entre musulmans et françaises, on l'applaudit bien fort), qui sous-entendent que les femmes voilées ne le sont jamais par choix et que leurs maris sont tous des tyrans ultra-religieux. Oui parce que, si l'extrême-droite joue toujours son rôle, elle est loin d'être impliquée partout. Il n'y a pas que des connards professionnels qui attaquent les musulmans, il y a aussi des connards qui y sont arrivés petit à petit, portés par le flot de l'islamophobie ambiante. Et il y a aussi les paroles des politiciens rapportées dans ces torchons, qui disent les mêmes choses, cautionnant ainsi les préjugés et la haine de toute une catégorie de la population (sans compter les Rroms, les immigrés en général ou les bénéficiaires des minimas sociaux).
La liesse anesthésiante est aussi favorisée par des trucs comme offrir la légion d'honneur et la nationalisation au jeune musulman qui a sauvé une quinzaine de clients dans le magasin casher l'autre jour. Alors oui, ce gars est admirable. Mais du coup, la nation le récupère. On le politise. "Tu as fait ça pour la nation" ben euh non, il a juste sauvé des êtres humains quoi. Et puis ça sous-entend que la nationalisation se mérite. Or, non, on "mérite" pas de pouvoir vivre comme tout le monde sur un territoire et de pouvoir circuler librement. C'est bête hein, même si le gouvernement aimerait bien parce que ce sont des obsessionnels du mérite, ça marche pas comme ça. Le Pays des Droits de l'Homme, garantis à la naissance, toussa, voilà, je, hem. (J'aime pas le concept de droits, mais c'est une autre question).
Pis le dernier truc, c'est leurs inquiétudes pour les jeunes. Et que je te ponde des tonnes d'articles sur la difficulté pour les profs d'en parler à leurs élèves, sur comment l'école est le rempart contre le terrorisme, sur comment les jeunes du 93 sont rien que des cailleras enfants d'assistés et comment c'est trop étonnant qu'ils condamnent le terrorisme (wahou, ils sont intelligents ces mômes, mine de rien !). Ces articles sont d'un mépris dingue et me filent des boutons parce qu'ils puent la vieille France, les volontés de "redressement" des mauvais garçons, de moralisation... de lavage de cerveau, quoi. La ministre de l'éducation, Najat Valaud-Belkacem, a eu ces phrases éclairantes : «Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux
questionnements de la part des élèves. Nous avons
tous entendu les "oui, je soutiens Charlie, mais", les "deux poids deux
mesures", "pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là". Ces questions nous sont
insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école qui est chargée
de transmettre des valeurs. Des valeurs qui
nous paraissent absolument évidentes comme la liberté d’expression, la
laïcité, le rejet viscéral de l’antisémitisme, le respect de la loi et
de l’autorité, ne le sont pas tant que ça pour un certain nombre
d’enfants, de jeunes, d’adolescents». Ainsi donc, on courrait à la catastrophe parce que des gamins réfléchissent. Ainsi donc, on ne mettrait pas les enfants à l'école pour les émanciper ? Moi qui croyais...
On s'est mis en tête de remettre dans le droit chemin les petits délinquants qui n'ont pas fait la minute de silence. Eric Ciotti (la blague pourrait s'arrêter là, mais il y a plus drôle), se sentant investi d'une mission moralisatrice à l'instar du reste de la classe politique (aidés par les journalistes à grand renforts d'articles du genre "Que faire des enfants qui n'ont pas respecté la minute de silence" ?), proposait aujourd'hui sur Twitter de retirer les allocations aux familles de ces élèves.
Une amie disait que dans l'établissement scolaire où elle travaille, les profs s'étaient mis en tête, après une altercation entre des élèves et une prof qui avait fait un amalgame beaucoup trop flagrant entre musulmans = soutiens du terrorisme, de dire aux CPE qui portait ses stickers "Je suis Charlie" et qui n'en portait pas lors d'une intervention du recteur. Sur Twitter, dans le même ordre d'idées, des gens s'amusent à retrouver des tweets critiques envers Charlie Hebdo de certains utilisateur.trices datant d'avant l'attentat pour dire "aha, vous voyez, ils pensent qu'ils l'ont bien mérité, j'en suis sûr". Délation et logique de "ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous". On en est là.
Valls veut "créer, au sein de la direction de la Protection judiciaire de la
jeunesse, une unité de renseignement, à l'instar de ce qui est fait dans
l'administration pénitentiaire" pour "comprendre le parcours de radicalisation des jeunes". Sauf qu'ils (le gouvernement) ne le comprendront pas. Impossible. Ils sont tous des rouages de la machine du pouvoir qui écrase tous les jours, lentement mais sûrement, à coup de restrictions, de répression, de vies précaires, des gens comme les auteurs de la tuerie. Ils sont des rouages du capitalisme en allant lécher les bottes des patrons. Ils perpétuent directement l'Etat policier en militarisant les flics, en augmentant le nombre de militaires postés en surveillance, en arrêtant n'importe qui. Comment veulent-ils comprendre qu'ils, que ce en quoi ils croient (le matraquage continuel des Valeurs de la république et la soumission obligatoire à ces mêmes valeurs), est en grande partie à la source de ce qu'ils veulent combattre.
Alors voilà, journaleux, politiciens, citoyennistes, je vous vomis. Je vomis votre union sacrée qui ne sert qu'à masquer ou justifier toutes les merdes répressives et probablement islamophobes par la suite, en sous-entendant que critiquer c'est faire l'apologie du terrorisme, à masquer les victimes du terrorisme d'Etat, les victimes de La Manif Pour Tous (les LGBT qui se sont suicidé.es suite au climat qu'ils ont instauré), les victimes du capitalisme, de la misogynie, du racisme institutionnalisés. Votre union sacrée qui autorise des crétin.e.s à affirmer haut et fort à la télé qu'il faut "traquer ceux qui ne sont pas Charlie".
Je vomis votre discipline, votre morale républicaine, votre tristesse institutionnelle, votre solidarité envers personne, vos récupérations pendant que vous chiez sur les travailleur.euses, les immigré.es.
Je vomis vos "valeurs républicaines", je n'ai pas besoin de me rallier à des valeurs nationales, institutionnelles, pour être certaine de tout mon être que tout le monde doit être libre.
Je dois avoir oublié dans cet article des tas d'autres raisons qui me font hurler quand je pense à ce que vous avez instauré, mais je voulais finir en disant que les terroristes à Charlie ne m'ont pas attaquée moi. Je ne me sens pas "blessée dans mes valeurs". Je me sens triste, et j'ai peur, parce que justement, des connards comme vous vont en profiter pour faire n'importe quoi, étouffer les critiques, étouffer les mouvements de contestation sur d'autres enjeux, ériger des abstractions en choses pour lesquelles il faut se sacrifier. Allez pourrir.
Pendant cette longue absence, je n'en ai pas moins gueulé sur Twitter, sur divers sujets — les connards homophobes, les crétins machistes qui s'assument pas (et même ceux qui s'assument), la surveillance, les élitistes, les bigots, les flics, la répression, les pollueurs, les capitalistes. Et ce sera pareil cette année. Je n'ai toutefois pas trouvé matière à écrire un vrai post, surtout parce que ça m'aurait donné l'impression d'enfoncer des portes ouvertes.
Mais je voulais revenir sur une histoire dont les grands médias nous ont rebattu les oreilles avec une médiocrité affligeante, à savoir la "fugue" de Camille et Geneviève, les deux lycéennes qui ont osé s'échapper de leur lycée pour aller rejoindre la Zone A Défendre de NDDL.
Ils disent que c'est une fugue. Que c'est pas bien, que ce sont des jeunes en pertes de repères, que leurs parents faut les comprendre. Et surtout, surtout, ils insistent bien sur leur âge. Des "jeunes filles", des "adolescentes" voire des "ados" (ce diminutif qui décrédibilise encore plus les paroles et les actes de quelqu'un). Bref, des gens irresponsables.
Putain de merde. Le nombre de fois où j'ai eu envie d'exploser la radio/l'ordinateur.
Ces filles se sont débrouillées toutes seules. Autonomes. Elles ont eu le courage de partir pour aller donner un coup de main, se sentir utiles, lutter. Elles ont eu le courage d'accomplir ce que je n'ai pas su faire : partir vraiment, aller lutter concrètement, joindre leurs gestes à la parole, prendre leurs idées en main, faire.
Et leurs parents, au lieu de se poser des questions sur la force de ce geste, de les féliciter pour leur investissement politique, vont les chercher de force, alors que Camille les avaient invités à venir voir comment ça se passait.
C'est pourtant ce qu'on prône, nan, en méritocratie ? Les self-made (wo)men, tout ça… Des gens qui se prennent en main (dixit mes profs).
Aaaah oui. Mais il y a un petit problème. Plusieurs, en fait.
D'abord, elles vont quand même voir des gens ultra-dangereux.
Des anarcho-autonomistes. Des délinquants. Des opposants au gouvernement qui utilisent des méthodes de protestation très très louches, comme les débats, les concerts, le plantage de choux-fleurs, l'écriture de tracts (activité qui rappelle la période souvent évoquée avec un ton paternaliste et condescendant, genre c'était-pas-sérieux-et-ça-a-pas-marché, mai 68).
C'est tellement suspect que l'autre soir, au JT de France 2, la journaliste disait que Camille n'avait "subi aucune agression". Avec deux sous-entendus : "c'est bizarre" et "si elle avait eu quelque chose, ça aurait forcément été la faute des anarchistes".
Mais dites-moi, c'est qu'on avait peur hin. C'est sûr que depuis deux mois, c'est vraiment les Zadistes qui font le plus preuve de violence. J'aurais eu plus peur qu'elle se fasse taper par des flics, personnellement.
Ensuite, ce sont des gens qui n'ont pas eu envie de suivre des voies toutes faites. Ça, ça ne plaît pas, ni aux parents, ni à l'opinion, ni aux flics, ni aux journalistes de France 2, ni aux ministres. Ces ingrates qui osent défier le système qui les nourrit !
Et puis, et puis, leur âge.
La place des mineurs, c'est à la maison chez papa-maman. Sûrement pas en train de prendre des initiatives.
Les mineurs ne doivent pas trop réfléchir.
Ou plutôt si. Ils doivent réfléchir à se trouver une "bonne place" dans la société. Et pour ça, ils doivent ingurgiter ce qu'on leur sert à l'école. Que la démocratie c'est le bien, que le capitalisme ça va forcément avec et que c'est tout ce qui existe pour éviter les dictatures. Et par-dessus tout, que l'enfant ou l'adolescent a une place bien définie (celui pour qui on décide), tandis que l'adulte a le rôle du décideur.
Et que ces rôles ne changeront jamais.
Alors autant l'accepter.
Autant se résigner.
Les mineurs doivent réfléchir selon des normes imposées "pour leur bien".
Les mineurs doivent être continuellement protégés, et ce sont les gentils adultes qui vont le faire.
Que… quoi ? Qu'entends-je ? L'autogestion ? Mais vous n'y pensez pas ! Des enfants ? Se protéger eux-mêmes ? Ils en sont incapables, voyons. Ils sont faibles. Ils sont inexpérimentés. Et l'expérience, bien sûr, ne s'acquiert qu'à l'école dans les bras des adultes. Pas sur les routes ou en construisant des cabanes en rondins.
Ceux qui contestent cette vision des choses doivent en
permanence se justifier de leurs idées : la
domination des adultes sur les enfants n'est pas admise et remise en question par grand monde. Elle semble couler de source.
Non, je ne dis pas qu'il ne doit jamais y avoir d'adultes pour donner quelques repères aux enfants.
Non, je ne pense pas qu'un enfant de cinq ans doit pouvoir faire ce qu'il veut.
Non,
je ne suis pas contre la notion de respect, au contraire. Je veux juste
que ce respect soit exactement le même de l'adulte pour l'enfant que de
l'enfant pour l'adulte. Sans que plus personne ne dise "mais enfin, c'est évident, on ne doit pas le même respect à quelqu'un de 10 ans qu'à quelqu'un de 40".
Oui, je connais des gens de tous âges qui défendent ces idées.
Non, ce n'est pas lié à une rébellion passagère contre mes parents. C'est politique. Ça s'inscrit dans un refus du monde tel qu'il est, dans un refus de toutes les oppressions et de toutes les inégalités.
(Et
suivent les habituelles approximations sur l'autogestion) : Non, je n'ai
jamais dit qu'il ne devait pas y avoir de règles, anarchie ≠ anomie.
Non, ça ne conduit pas au chaos. Oui, ça a déjà été expérimenté et ça a
très bien marché, ça existe toujours aujourd'hui.
A l'école, on nous dit qu'on doit être « responsables ».
Responsable,
pour eux, ça veut dire rentrer dans le rang. Faire plaisir aux profs.
Être sage, ne rien déranger. Ne pas faire partie des statistiques de la
délinquance juvénile, "problème fondamental de nos sociétés actuelles".
Se "prendre en main", mais selon leurs règles.
Si
tu ne corresponds pas à ce schéma (et même pas besoin de caillasser des
voitures, hein, suffit d'avoir des idées un peu bizarres), tu es
décrété inexpérimenté, immature, idéaliste. Bref, la définition habituel
du "jeune" par les adultes.
On doit tous s'excuser d'être libres, mais encore plus quand on est jeune, femme, pas très hétéro et pas très blanc.
Le fugueur ou la fugueuse est toujours supposé instable, victime de problèmes familiaux, etc. Toujours sans but.
Nous sommes trop jeunes pour comprendre, trop jeunes pour penser par nous-mêmes. On nous rabâche ça tous les jours, mais la justice des adultes peut quand même nous foutre en prison quand ça les arrange. Toujours ça de potentiel contestataire en
moins.
Ce qui est drôle, c'est de voir les
journalistes qui aimeraient bien pouvoir dire que les deux filles ont
été maltraitées, mais qui sont bien obligés de rapporter leurs réactions
: elles étaient en sécurité, elles se sentaient en accord avec
elles-mêmes, et utiles à une lutte.
Je me suis surprise à apprécier les déclarations
du proc. Il les prend au sérieux, lui ; beaucoup ont considéré cet acte
comme quelque chose d'irréfléchi. Des mineures qui s'engagent,
réellement, dans un vrai combat politique, pas juste pour "jouer les
rebelles", ça n'existe pas dans l'idée qu'ils se font de la jeunesse.
Il suffit de voir les premiers paragraphes, lamentables, précédant cette interview de Geneviève dans Le Parisien.
"Le manteau de cuir clouté, les rangers de bûcheron et le pantalon
camouflage n’y font rien. Derrière son look un peu rude, Geneviève cache
mal sa petite bouille d’adolescente."
"Les deux ados, qui se revendiquent anarchistes, voulaient goûter à la vie en communauté sur fond de contestation écolo."
On
a droit aux classiques. "Elle essaye de faire rebelle mais en fait
c'est un cœur tendre"… "Elle se revendique anarchiste" = "elle ne sait
pas vraiment ce que c'est, elle est trop petite pour ça, elle ne se rend
pas compte, elle ne l'est pas vraiment, c'est juste une attitude".Je passerai sur le sous-entendu condescendant sur le combat même de tous les zadistes.
Cet excellent article d'un zadiste (Lisez la suite, j'ai envie de le citer en entier. Faut juste ignorer les fautes d'accord dues à une louable volonté de parité du langage...) dit :
Si les réactions journalistiques sont si violentes, si les commentaires
sur les blogs ou sites ”d’infos” sont si durs, c’est parce que Geneviève
et Camille ont osé remettre en cause la famille et leur dépendance à
l’autorité parentale, illes ont osé proclamer qu’illes étaient en
droit de choisir ce qu’illes voulaient faire de leur vie, librement.
[...] Les familles s’inquiètent nous
dit-on, heureusement qu’illes s’inquiètent, illes ont décidés que c’est
d’eulles que devait venir l’éducation apportée aux plus jeunes et illes
n’ont jamais pensé à leur apprendre à vivre libre, illes n’ont jamais
pensé à leur expliquer ce que pourrait être le quotidien sans
eulles, illes s’inquiètent parce que ces deux jeunes ne sauraient pas
(selon eulles) se débrouiller, se protéger, … Illes s’inquiètent
parce qu’illes ont pris soin de ne pas leur apprendre tout ça. [...]
Illes s’inquiètent surtout, parce que les unes et les autres se rendent
compte qu’en fait, les jeunes n’ont pas besoin d’eulles, que les
parent-es ne sont utiles aux jeunes que tant qu’illes n’ont pas la
possibilité de se nourrir par eulles-mêmes (et encore ce pourrait être
aussi un besoin assumé par la société, comme cela c’est apparemment
passé pour Camille et Geneviève, nourri-es par le partage de dons de
tous horizons).
L'âge adulte n'est pas beaucoup mieux, mais au moins, tes pairs te considèrent comme un interlocuteur légitime.
Jamais on ne prend au sérieux le désir de révolte des enfants. Suffit de taper "children rebellion" dans son moteur de recherche : des images de petits garçons qui boudent, des solutions pour endiguer la "rébellion" de vos enfants qui ne veulent pas manger leurs épinards. Des analyses de psychologues disant que "ça les aide à se construire", aka "ça va passer, c'est normal, circulez, rien à voir". C'est ça, la révolte des enfants, pour beaucoup d'adultes.
Il est très difficile de trouver des informations sur les mouvements de mineurs des années 70 en France. Il y en a un peu plus sur les grèves d'enfants de 1911 en Angleterre, parce que leurs revendications paraissent aujourd'hui raisonnables : baisse du prix des livres scolaires, suppression des châtiments corporels. Ça ne vient pas d'une volonté de taire ces évènements. C'est juste que tout le monde s'en fout.
Les quelques discours positifs sur la jeunesse aujourd'hui servent juste à encourager leur engagement dans La Vie Politique pour dire "aaaah, les jeunes, l'aveniiiiir". Genre "ouf, heureusement que vous êtes là pour réparer les conneries des générations précédentes". Quand on s'intéresse à nous sans nous dénigrer complètement, c'est pour nous mettre sur le dos un engagement forcé. De manière raisonnable et "adulte", nous allons devoir « améliorer le système ». Pas nous révolter contre notre condition et contre le monde qui va avec. Jamais.
On demande aux élèves de respecter leurs profs sous prétexte d'une "reconnaissance de l'expérience et du savoir". Et alors ? On doit féliciter chaque prof de tout ce qu'il/elle sait en disant « merci maître » ?
Ça ne veut pas dire qu'on ne peut/veut rien apprendre d'eux (sinon je n'irais pas en cours de violon). Ça ne veut pas dire qu'on n'estime pas le travail qu'ils ont fait pour en arriver là. Ça veut juste dire que ce n'est pas ce qui doit déterminer les relations prof-élèves.
J'ai tellement envie que les gosses, ensemble, reprennent en main leur vie, leurs libertés, soient conscient de l'aliénation et aillent contre elle. Et même que les majeurs se joignent à eux.
L'aliénation des enfants fait partie d'un système, comme toutes les formes d'oppression. Elle témoigne d'un fonctionnement plus global. On ne sera pas assez de milliers de mômes pour la détruire. Il ne s'agit pas d'une guerre contre "les adultes", mais contre le monde qui leur permet d'être "les adultes", d'avoir le pouvoir qu'ils ont, et surtout de ne pas voir eux-même l'oppression qu'ils exercent sur les mineurs.
Bérurier Noir - L'empereur Tomato-Ketchup
(Je sais, classique, mais ça fait du bien).