7 décembre 2018

Oiseaux, à genoux, mains sur la tête

Les oiseaux.
Les oiseaux dans la tempête.
Les oiseaux de seize ans, peloton aligné à genoux sous les sarcasmes des fascistes.
Le béton de Mantes-la-Jolie. Les mains liées par un morceau de plastique. Les mains liées !
Aujourd'hui la misère froide, demain l'exploitation, et vous avez seize ans et la rage.
La réponse à votre rage est une guerre qui n'est soudain plus larvée
Ce n'est plus que de la terreur ouverte. La terreur seule et crue, sans limite.
Jour de lycée. L'humiliation. Jeudi. Jeudi des oiseaux qu'on écrase.
Je veux un chœur qui chante pour vous.
Je veux un fouillis de voix graves et rêches et sûres qui chantent pour vous.

Je veux que les ministres se taisent. Je veux qu'ils regardent et qu'ils aient honte et qu'ils aient mal.
Je veux la grève générale des oiseleurs
la grève générale et que les bureaux explosent dans un bruit de tempête, que plus aucune machine ne tourne, la grève générale
plus aucune patience, plus de sourires feutrés, je veux la grève générale des artistes des universitaires polis
la grève générale et des onguents, du miel, des pansements pour vos mains
vos bouches, vos yeux.
Les flics, les fascistes, vous jettent dans des caves et vous disent : la colère n'a pas sa place en démocratie.
Ils vous traquent jusque dans les forêts et les ruelles, et sourient en vous arrachant les os.
Et pour cela ils sont payés.
Ils rentreront chez eux ce soir et s'installeront confortablement. Ils sont payés pour arracher les ailes des oiseaux
les épingler au mur
un après-midi de décembre.
Ils sourient.
L'horreur fasciste s'évalue au nombre de « quand même ! » lâchés par les députés.
Ils sourient en vous arrachant les os.
L'horreur fasciste « doit être resituée dans son contexte ».
Ils sourient en vous frappant à terre.
L'horreur fasciste « doit appeler une réponse calme, mais ferme ».

Que personne ne cuise plus de pain
que personne ne hume plus le pain chaud
l'odeur apaisante et fraternelle
tant qu'on écrasera les oiseaux.

Je veux que les murs s'effondrent. Je veux que le pays brûle. Je veux que tout se brise et je veux vous faire un abri
où vous puissiez vous blottir et vous reposer.
Je veux un chœur qui chante pour vous. 
Je veux qu'au milieu des éclats de la boue des rues sales des étoiles au milieu des bureaux sommeilleux des maisons étroites des logements de fortune des moteurs des machines de chantiers des supermarchés des cathédrales de la ferraille retentisse la berceuse la plus douce
pour vous les oiseaux
les oiseaux de la tempête qui s'annonce
Je veux la plus belle litanie de lutte au milieu des boulevards.
oooo-hh-ooooooooohhh. Le bruit des vivants.

14 septembre 2017

pas crédible

Je vais bientôt dépasser 20 ans, alors je me suis dit qu'il fallait que j'écrive quelque chose, parce qu'on dit toujours que les enfants ne parlent pas, parce que ceux qui ont défendu les enfants ne l'ont fait qu'en tant qu'anciens enfants, et puis pour me souvenir moi. J'ai parlé d'âgisme sur ce blog, mais pas de mon statut d'enfant, j'ai fait un billet il y a longtemps sur des collègues fugueuses, mais pas sur ce que ça fait, ce qu'il faut dire avant d'oublier, de passer définitivement de l'autre côté, même si on peut toujours faire en sorte que la transition soit moins radicale, faire en sorte de pouvoir garder de l'empathie, faire en sorte de se souvenir, faire attention à ne pas complètement devenir adulte.
Je prétends pas dire grand chose de politique avec ce billet, je sais pas si c'est un témoignage, c'est pas vraiment le but, c'est un genre de note à moi-même pour plus tard, mais aussi une réaction à quelque chose, un déni de pas mal de militant-e-s féministes avec lesquels j'ai échangé, et voilà, en vrai j'aimerais leur balancer ça à la gueule et elles me riraient au nez, on va dire que je fais ça surtout parce que ça me fait du bien de l'écrire.

Je crois être dans une situation matérielle un peu particulière par rapport à cette question : je suis à l'université, lieu où je suis toujours perçue comme adulte parce que tout le monde y est adulte, mais... c'est un peu le seul. Le hasard de la biologie a fait que je suis minuscule et que j'ai un visage jeune, et le hasard de ma construction personnelle a fait que je suis particulièrement sensible et que j'ai du mal à contenir mes émotions, et que je suis fâchée avec l'organisation, la discipline, la planification des choses, la gestion du temps, bref, je suis un peu paumée avec les trucs de la vie généralement associées aux adultes. Ces quelques paramètres mis bout à bout suffisent à ce que pas mal de personnes que je croise plus ou moins longuement s'adressent toujours à moi en tant qu'une sorte d'enfant-adulte, ça me maintient de manière assez bizarre dans la catégorie de l'enfance.

Et je vois qu'ils hésitent entre m'humaniser ou non, me considérer comme interlocutrice légitime ou non, m'inclure dans leurs conversations ou non, qu'ils m'adressent parfois la parole avec ce ton débilitant et ces blagues nulles à chier censées faire rire les gosses, qu'ils hésitent à prendre mon avis en compte. Je vois bien que JP à la session irlandaise où je vais continue à me prendre pour une débutante complète malgré le fait que j'ai fini par maîtriser autant que lui le répertoire, je vois bien qu'il a des félicitations paternalistes qu'il n'aurait jamais avec personne d'autre, il me frotte la tête affectueusement sans que je ne lui aie rien demandé, comme on fait aux petits chiens. Je vois bien que mes parents peinent à ne pas me couvrir des mises en gardes et de rappels et de conseils superflus, évidents, qui, même s'ils ne sont jamais absurdes, ne font que m'empêcher de construire mon autonomie. Mais pour eux, j'en ai, par défaut, besoin. Petite fille.

Tout ça se retrouve dans mes interactions de camaraderie. Il s'est développé avec Twitter des amitiés autour de la politique qui sont proches tout en ne l'étant pas, c'est quelque chose d'un peu particulier. J'interagis beaucoup avec des camarades sans militer en pratique avec elleux. Je fréquente majoritairement des féministes anarchistes/de gauche radicale (c'est pas que j'adore ce terme mais voilà), et je voulais parler un peu de l'expérience que j'ai pu avoir, que j'ai parfois toujours, dans ces camaraderies-là tout en ayant 15, puis 16, puis 20 ans, parce qu'elle est assez caractéristique de ce que vivent les mômes un peu tout le temps, et que c'est là que ma place d'enfant/ado m'est renvoyée le plus violemment à la gueule.

Dans ces cercles il est généralement de bon ton de rire de l'idée d'une domination adulte ou du concept d'âgisme envers les enfants (alors que ce terme est utilisé depuis des années par des instituts de sondage et beaucoup d'autres gens pour les personnes âgées spécifiquement, qui vivent leur bonne grosse part de merde). C'est la première chose, qui englobe toute cette expérience d'enfant/ado qui, dans les cercles féministes anars, revendique d'être considérée au même titre que les plus âgées : la moquerie, la légèreté totale sur ces questions de la part de meufs d'une trentaine d'années.

Pourtant, il est assez facile de comprendre qu'en me mettant à fréquenter ces milieux, je m'attendais à ne pas avoir à faire valoir ma parole plus que n'importe qui d'autre : horizontalité, autogestion, tout ça. Mais non, il est apparemment très drôle de faire de l'ironie sur la domination adulte, ou plus exactement sur le fait qu'on pourrait, soi-même, en tant qu'adulte, en être le vecteur.
Situation type : "tain il me soûle à pleurer comme ça ce gosse, j'veux le gifler... haha, comment je suis âgiste t'as vu !!". Drôlerie, humour, poilade. Entre les deux phrases, il est peut être passé une seconde où la dame s'est dit "oups euh c'est pas ouf ce que je viens de dire", mais, heureusement, nous avons déjà une petite saillie humoristique et joviale surgelée pour éviter de nous excuser — même quand on dit ça devant des mômes d'ailleurs, ce qui est une constante de l'expérience de l'enfant/ado, être parfaitement conscient qu'on parle de toi sans t'inviter puisque tu ne peux ni comprendre ni le sujet de la conversation, ni repérer qu'on te met à l'écart, tu es trop con/ne.

Je crois vaguement savoir par quoi cette moquerie a pu être légitimée et finir par être la norme dans cemilieu précisément. Y a d'abord le fait que la notion d'âgisme envers les enfants est effectivement utilisée pour tout et n'importe quoi. Pour justifier la pédophilie, d'une part, avec un raisonnement pété qui fait tout sauf prendre en compte la domination matérielle des adultes sur les enfants (il se trouve en plus que ça faisait malheureusement partie de la rhétorique des grands textes anti-âgistes des années 70, et que les rares auteurs actuels qui traitent encore cette question sont de vieux gars libidineux aux discours très limite. Ce serait bien chouette d'écrire des bouquins anti-âgistes qui attaquent la pédophilie tiens). D'autre part,  au nom de l'inclusion-bienveillante-et-safe de pseudo-oppressions atomisées, pour mettre l'âgisme au même niveau que les autres oppressions matérielles — classe, genre, race. Ces oppressions sont créées au travers de violences qui ne sont pas subies universellement par les enfants en tant que groupe social (je pense à l'exploitation systémique, notamment, l'exploitation des enfants dans certains endroits n'étant qu'un phénomène dépendant du capitalisme).

J'admets être passée par ce genre de rhétorique "de classe" pour justifier la pertinence de l'analyse anti-âgiste, mais ça ne me paraît plus être la bonne. Je pense l'âgisme intimement relié au capitalisme et à l'obsession de l'utilité économique, de la rentabilité, et je pense que pour le coup, le "ça tombera tout seul avec le capitalisme" s'applique (presque). Cela dit, je ne vois absolument pas en quoi le fait de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'une catégorie d'oppression en soi interdit de reconnaître des violences ciblées bien réelles envers les mômes, qui sont permises par une situation qui reste matérielle, tangible : les adultes ont un pouvoir juridique, physique et moral (l'autorité par défaut, l'autorité du "c'est comme ça, c'est moi qui décide parce que je suis adulte", qu'on t'oppose régulièrement quand tu es môme et qui te donne envie de mordre) énorme sur les enfants et je vois même pas comment on peut minimiser ça. Je ne vois pas non plus en quoi ça interdirait aux féministes matérialistes de veiller à ne pas faire comme si les mômes (en général et particulièrement celles avec lesquels elles militent) étaient des cors aux pieds.
De même, on m'a sorti que les adultes ne pouvaient pas avoir de "privilège" sur les enfants car ils étaient eux-mêmes exploités par le capitalisme. Comme si l'anti-âgisme prétendait nier les oppressions de classe (ce serait nier que les filles ne vivent pas la même chose que les garçons, que les enfants blancs ne vivent pas la même chose que les enfants noirs, et que les enfants pauvres ne vivent pas la même chose que les enfants riches, c'est parfaitement absurde). Et comme si être exploité dans la relation de classe empêchait d'être socialement avantagé sur un autre plan. Comme si le fait que les enfants ne travaillent pas les empêchait de vivre de la merde de la part des adultes et d'en souffrir.

On m'a souvent dit aussi que l'infantilisation que je vivais était sûrement moins liée à mon âge qu'au fait que je sois une femme. Bien sûr, j'appartiens par ailleurs à la classe sociale des femmes, dont les membres sont considérées comme des enfants (ou des animaux domestiques, point qu'elles partagent avec les enfants d'ailleurs) par beaucoup d'hommes, ce qui n'aide en rien et rejoint quelques fois cette exclusion liée à l'enfance-perçue.
D'une part, j'hallucine un peu qu'on balaye ainsi d'un revers de main la possibilité que cette infantilisation soit due à la fois à mon âge ET à mon statut de femme, c'est pas comme si c'était une nouveauté dans la pensée féministe. Firestone, dans Pour l'abolition de l'enfance (elle a des positions contestables mais c'est quand même un texte important), montre que les restrictions de liberté des femmes sont aussi celles des enfants, et que les deux mondes sont associés pendant plusieurs années de la vie, à partir du moment (le XVIIe siècle) où est créée l'institution de l'enfance. L'enfance est le domaine des femmes, qui sont là pour transmettre morale et règles sociales, pas pour aider l'enfant à s'émanciper (l'émancipation, c'est les hommes, qui s'occuperont de finir l'éducation des garçons et non celle des filles. Les filles ne deviennent jamais vraiment des adultes). Elle compare aussi les situations où l'enfant est placé sur un piédestal (on entendra de nombreux éditorialistes de mes couilles dénoncer le "culte de l'enfant" en allumant France info) à celles où les femmes sont louées (pour leur beauté et leur capacité à la maternité) : ces tendances sociales n'annulent en rien l'exclusion des femmes et des enfants, et la continuent au contraire.
Ça c'est pour le côté théorique. Mais d'autre part, JP ne frotte pas affectueusement la tête des autres femmes à la session irlandaise. Les femmes Adultes ne font pas de blagues connes gouzi-gouzi aux autres femmes Adultes. Et dans les cercles féministes, les remarques selon lesquelles mon avis ne vaut rien parce que j'ai l'âge que j'ai viennent bien de mes camarades femmes. Je pense savoir ce que je vis et avoir un minimum les outils pour l'analyser.

La deuxième raison des moqueries, j'imagine qu'elle est liée à la position par rapport à la maternité. Je vais sans doute en parler maladroitement mais en j'ai l'impression que le fait de se réapproprier entre femmes notre corps, de militer pour un accès totalement libre à l'IVG et la contraception, de nous libérer de l'idée de la maternité comme but ultime de La Femme, a conduit certaines à s'écarter violemment des enfants, comme s'ils étaient la cause de l'enchaînement des femmes à la maternité. J'utilise "violemment" et "des enfants" pour bien préciser ce qui me gêne là-dedans : ce n'est ni le fait de ne pas avoir de contact détendu/agréable avec ces personnes (même si je pense que ça se construit et que si on prenait la peine de considérer les enfants comme des personnes ça irait mieux, mais je suis la première à voir que c'est pas facile, je suis moi même généralement très mal à l'aise avec les gens de moins de 12 ans lol), ni le fait de rejeter en bloc le carcan social de la maternité (jveux lui dérouiller sa face), ou d'être dégoûtée à l'idée d'être enceinte (salut salut) ou de parler du fait qu'on n'a vraiment pas envie d'élever des gosses. Ce qui me gêne et me chagrine vraiment, c'est qu'on en vienne à des attitudes de rejet violent des enfants en tant que catégorie de personnes, et c'est ce qui se passe.

Ne serait-ce que par les blagues lues/entendues maintes fois à base de Gosses Insupportables Qui Osent Pleurer Dans Mon Wagon (ok, c'est chiant, mais as-tu réellement besoin de t'en plaindre publiquement) et de comparaisons à des larves ou à des parasites. Blagues que les enfants entendent, et comprennent, sans que l'on daigne leur accorder une once d'attention. Blagues que je lis, venant de mes camarades. Dans le milieu militant féministe, on s'accorde à ne pas insulter des gens en position de faiblesse sociale (quelle que soit la manière dont on considère l'âgisme, j'ose espérer, encore une fois, que la faiblesse sociale des enfants n'est pas un débat) sur la base de ce qu'ils sont. Mais pour une raison quelconque, pour les mômes ça passe. Ils ne nous lisent pas, de toute façon. On peut leur cracher dessus pour le simple fait qu'ils aient l'âge qu'ils ont, et c'est drôle. On peut joyeusement montrer notre pouvoir sur eux pour s'assurer qu'on le possède, et c'est anodin.

Moi, quand je lis ça, ça me tord le bide et je veux tout exploser.

Je ne décrirai pas en détail ce que ça fait d'être constamment infantilisé. Les personnes à qui je m'adresse sont probablement tout à fait capables de faire l'effort de se rappeler de ce qu'elles ont pu vivre étant gosses, de faire le parallèle avec ce qu'elles peuvent vivre en tant que femmes, ou de simplement imaginer qu'un sentiment perpétuel d'exclusion et de moquerie de cette exclusion est assez insupportable. Il faut juste accepter pour trente secondes de sortir de ses principes sur "l'âgisme quelle connerie de notion". Mais enfin, sentir h24 que ton avis sera bien moins relayé et écouté (parce que peut-être formulé de manière moins adroite, moins stylée, moins sûre) que celui de gens qui ont dix-vingt ans de plus, et surtout si c'est un avis qui ne rejoint pas celui du reste du groupe d'amies-camarades, c'est violent. Voir tes arguments dans un débat balayés par un "t'as rien compris, t'as pas assez d'expérience", c'est violent. D'autant plus que c'est ce qu'on vit tous les jours hors des cercles militants et qu'on aimerait justement pouvoir s'y reposer un peu. On se voit méprisés par des meufs qui sont fans de Christiane Rochefort (Encore heureux qu'on va vers l'été, Les enfants d'abord)...


Dans tous les cas, ce qui permet aux adultes de se foutre de notre gueule, c'est une déshumanisation. On est des créatures étranges, des insectes, des machins qui ont l'inélégance d'apprendre à faire et à être en faisant trop de bruit, en n'utilisant pas les bons mots, en n'étant pas toujours compréhensibles ni malléables, en s'opposant aux adultes, en étant ce qu'ils ne sont pas et en prenant de l'espace. En cela, je pense que notre expérience de gosses est similaire à celle de n'importe quel groupe marginalisé, y compris les femmes. Même quand on parle, nos mots sont inaudibles à ceux qui détiennent un pouvoir sur nous, pouvoir rarement questionné, toujours valorisé (que personne ne me parle du fait qu'on écoute un peu plus les enfants qu'avant et qu'il y aurait une sorte de mode de remise en cause de l'autorité adulte, c'est très partiel et ça n'empêche pas la domination d'exister). Et même sans poser ces mots-là sur cette situation, les enfants s'en rendent parfaitement compte. Ils se rendent bien compte qu'ils sont constamment fabriqués comme "étrangers", qu'ils sont mis hors du monde.

Il serait temps qu'on comprenne que les enfants, et surtout les adolescent-e-s puisque c'est généralement à eux que s'applique cette idée, ne sont pas contre les adultes par esprit de rébellion gratuite. Ce mépris de la rébellion adolescente est construit par les adultes, qui voient bien que les adolescent-e-s les détestent mais refusent de se dire que c'est pour autre chose qu'une raison futile. Les adolescent-e-s s'opposent à vous parce que vous avez réellement, souvent, un comportement de merde à notre égard. Parce que vous ne faites pas l'effort de vous adresser à nous comme à des personnes raisonnables et dignes de considération sincère, ni même dignes de construire une relation intéressante avec vous. On ne construit pas de relation avec des adolescent-e-s, on les gère, on les méprise, on les regarde de loin.
J'imagine (et là du coup je parle depuis ma position de jeune adulte qui se prend parfois à avoir des attitudes désagréables avec les enfants) qu'il est très confortable de s'écarter violemment de l'enfance/adolescence quand on sent qu'on la quitte.  Ça permet d'affirmer que d'accord, on vieillit et on s'éloigne du moment où on a comme rare liberté celle de ne rien foutre, mais nous, on est productifs, on réfléchit, on a de l'intérêt, contrairement aux enfants. Ça permet de se rassurer en épousant le pouvoir que nous donne la société sur les mômes. Et comme tous les pouvoirs de catégories de personnes sur d'autres, je pense qu'il serait assez sympathique qu'on accepte de les analyser, et qu'on s'en débarrasse, et ça pourrait (je dis ça au hasard) commencer par nos propres milieux gauchistes-féministes.

ton histoire

Pour une raison que j'ai du mal à identifier, 120 battements par minute m'a laissée relativement froide.   Je me pose beaucoup la question de savoir pourquoi — tous mes potes se reconnaissant comme gays, bi-e-s ou lesbiennes ont adoré, ont été émus, ont été secoués. J'ai l'impression d'avoir un rouage qui fonctionne mal. Le film me laisse un goût de "je vois bien tout ce que tu as voulu transmettre mais je ne l'ai pas reçu", un goût inconfortable de manque. 

Peut-être à cause du jeu correct mais inégal des acteurs, à cause des séquences au ralenti à l'esthétique ultra-lisse, presque publicitaire, qui brisent le reste de l'histoire qui est tout sauf lisse et met en scène des personnages que je reconnais géniaux et tout sauf lisses. Quelque soit le type d'œuvre, films, séries, romans, musique, si le style ne me plaît pas j'ai souvent du mal à passer outre pour me laisser toucher par ce que veut faire passer l'artiste. Peut-être parce que je me suis blindée, déconnectée de mes émotions — c'est pas mon genre, mais peut-être que là ça fait écho à des choses trop sensibles pour moi, je suis en plein moment de pensées bousculées sur ma bisexualité qui n'est peut-être plus de la bisexualité mais de la lesbianité et sur ce que ça veut dire personnellement, politiquement et socialement.

Peut-être aussi qu'il y a eu mon sentiment bizarre d'éloignement, de distance avec la Communauté LGBT©, que j'ai depuis longtemps, pour plein de raisons qui se chevauchent, et je m'en sens coupable. Je suis là à me sentir bête, usurpatrice, et à me sentir en-dehors (tout en me sachant plus lesbienne que ce que j'avais jamais réalisé) et à culpabiliser de rien avoir ressenti d'autre que ce que ressentirait n'importe quel hétéro en voyant ce film, comme si j'avais pas été touchée par cette histoire que je partage de fait avec des milliers d'autres.

Et donc ma sœur dit qu'elle l'a vu et qu'elle a adoré — "c'est tellement réaliste". On est à table en famille. J'aime beaucoup être à table en famille.
(Non.)
Alors je dis ce que j'en ai pensé et, je sais pas ce qui m'a appris, je me suis aussi embarquée sur le terrain de "ça m'a pas transportée et j'aimerais comprendre pourquoi parce que c'est quand même mon histoire".
Je dis "mon histoire" avant tout pour moi-même. J'ai la sensation d'un devoir, "déjà que tu vis trop comme une hétéro pour avoir ta place où que ce soit connasse, apprends, mets-toi dans ta tête tous ce que les autres ont vécu comme merdes", je veux m'obliger à me confronter émotionnellement à cette mémoire-là. 
Mais ça, ça ne les regarde pas. J'ai dit "mon histoire" aussi pour les mettre en face de fait là, parce que je sais que tant que j'ai pas "ramené une fille à la maison", je n'aime pour eux les femmes que de manière fictive et abstraite, comment peut-il en être autrement Jacqueline, et que ça me fait mal parce que s'il y a une chose qui est bien réelle dans le foutoir de mes questions en ce moment, c'est ça, et que je refuse qu'ils m'acceptent à moitié en essayant de se rassurer. Et, l'espace d'une seconde, mes parents et ma sœur me regardent comme si je venais de leur détailler le phénomène de la baisse tendancielle du taux de profit
"ton histoire" ils répètent avec des points d'interrogation moqueurs dans la voix, genre t'es débile ou quoi t'étais même pas née
je dis ben oui mon histoire parce que c'est quand même l'histoire de la communauté homosexuelle
ma sœur dit sur le ton de celle qui dit une vérité vraie de Jésus, "bah tfaçon moi euh jpense que ça nous concerne tous cette histoire en fait"

je soupire intérieurement, c'est bien ma chérie tu as bien appris ta leçon d'éducation civique, et je dis "oui enfin historiquement c'est quand même pas le cas lol"
et puis mon père prend son sourire de père hétéro de gauche charlie qui se rappelle sa jeunesse
et il dit "c'est vrai que vous avez pas vécu ça mais c'était étrange comme période"... il a pas besoin de finir il nous a déjà dit, olala ces gens que tu voyais dans le métro qui faisaient peur — avec un petit rire discret qui parle de curiosités et de monstres
ce sourire qui dit que lui non plus, non, il n'a pas vécu cette époque
que lui était bien au chaud à l'écart ("qu'est-ce que tu veux faire")
on se mêle pas des histoires de pédés quoi jveux dire, d'ailleurs c'est lui qui adore parler du "droit à l'indifférence" quand viennent les Pride, 
ce serait tellement bien, des homos qui revendiquent qu'on se désintéresse d'eux
oh il a peut-être au mieux regardé les actions d'Act Up à la télé à l'époque
ah oui ça c'était impressionnant
et ils étaient en train de mourir
et ma mère rigole qu'elle va aller le voir elle aussi et qu'elle "va encore pleurer"
tout ça est une jolie forme de spectacle


bah oui, là du coup, je me suis "sentie gay", pour ce que ça veut dire — enfin si justement, ça veut dire ça, précisément, être confronté à ce que la société te renvoie de toi et de ceux qu'à ce moment là tu n'as aucun mal à voir comme les tiens, parce que c'est cette violence même qui te constitue en tant que dominé. Confrontée au fait que t'es en-dehors et qu'en face y a un spectateur, qui te regarde et qui décide des règles du jeu. Je sais pas, bon dieu, pourquoi j'ai pas été aussi bouleversée que je m'y attendais, mais c'est même pas vraiment la question. Regardez-vous bon dieu, répétez vos phrases plusieurs fois à voix haute, soyez conscients de vos petits sourires, de votre gêne, de votre exotisation, et moi j'vois juste l'urgence de me barrer de tout ça, de ne surtout pas renoncer à l'autre côté.

29 octobre 2016

Non, leur masculinité n'est pas "fragile"

On lit régulièrement, dans les discours féministes les plus classiques sur Internet, des apostrophes moqueuses à l'adresse d'hommes qui agressent des femmes, basées sur l'idée que ces hommes auraient une "masculinité fragile", qui serait la cause de leur violence. J'ai trouvé ça, par exemple, dans des cas où un homme, sur un site de rencontres, insultait une femme qui n'avait pas répondu à ses avances au bout de dix minutes ; mais aussi des situations où un homme avait tiré au revolver sur une femme qui n'avait pas répondu à son harcèlement de rue (ici le ton n'était plus amusé, mais l'idée était toujours là). 

Ça m'agace. D'un point de vue féministe, je trouve ça politiquement dangereux.

S'il existe une masculinité "fragile" qui conduit à agresser les femmes, c'est qu'il existe une masculinité "solide" (lol) qui aurait l'effet inverse. Une bonne masculinité, qui rendrait les hommes gentils et responsables. Je répondrais d'une part à ça que la masculinité/virilité est partout en Occident énoncée comme rattachée à des notions bien particulières : force, aptitude au combat, dureté. Des valeurs ayant un rapport étroit avec la violence, en fait.
"Mais, méchante féministe révolutionnaire misandre, n'as-tu pas pensé qu'on pourrait redéfinir la masculinité en des termes moins violents ?" C'est en gros le discours tenu généralement à mes camarades et moi sur la question. Le truc c'est que les définitions de la masculinité sont purement une construction patriarcale : elles sont énoncées et envisagées en opposition à la féminité, et cette division n'existe que pour servir une domination (sinon quel est l'intérêt de se faire chier à diviser tous les instants de la vie et tous les caractères humains en moments ou traits féminins et masculins, il faut bien qu'un groupe au moins y trouve un avantage) ? La masculinité est donc indissociable de la domination, et donc de la violence ; elle existe en elle-même comme justification des violences sur les femmes, et fait partie de ses causes (si elle n'en n'est pas la principale). S'il existe une fragilité de la masculinité, elle ne se situe certainement pas dans la violence : la violence est ce qui définit et nourrit cette masculinité, et les agressions contre les femmes ne sont non pas des effets d'une masculinité défaillante mais participent au contraire à renforcer celle-ci. J'ai le même souci avec l'expression "masculinité toxique", d'ailleurs : toxique, c'est-à-dire qui aurait un pendant "sain", c'est-à-dire moins violent, comme s'il était possible de se se débarrasser de la "toxicité" inhérente à la masculinité.

Qu'est-ce qu'un homme qui aurait une bonne masculinité ? Un homme plus doux ? Plus gentil ? Mais dans ce cas, pourquoi dire que c'est de la masculinité, pourquoi en faire une valeur spécifiquement masculine ? Pourquoi tient-on autant à séparer les tendances/attitudes/caractères de chacun (hors contexte d'analyse des rapports de domination évidemment, je parle dans le cas d'un idéal envisagé de société) ? En plus, il serait assez utile d'arrêter de réfléchir en termes de "gentils" et "méchants" : il s'agit de rapports de pouvoir, pas de traits de caractère.

Par ailleurs, on peut se demander à qui reviendrait la tâche de favoriser la Vraie Bonne Masculinité. Aux féministes, probablement, comme dans 90% des cas, or les féministes elles en ont marre parce qu'elles font le taff d'éducation des hommes H24, non seulement d'un point de vue politique mais aussi personnel dans leurs relations avec eux (il faut leur apprendre à être responsables, à savoir s'excuser décemment, à avoir de la considération pour les autres, enfin on reste dans le joyeux côté garde-chiourme qui fait partie de notre statut social, c'est super). La notion de fragilité sous-entend qu'il y a une prise en charge à faire, qu'il faut un peu les plaindre, les réparer, ces hommes "fragiles". Il faut leur redonner confiance en eux, les rassurer dans leur masculinité.

Ce qui m'amène à mon autre problème avec tout ça : la division entre bonne et mauvaise masculinité me rappelle très fortement certains discours masculinistes. L'une des principales thèses du mouvement masculiniste est qu'en réalité ce sont les femmes qui contrôlent le monde et qu'elles oppriment les hommes en... fragilisant leur masculinité (seule différence : ici on assume que cette masculinité doit être associée à la violence d'une manière ou d'une autre, et encore, pas dans tous les discours). Pour les mascus, les violences faites aux femmes sont justifiées par le fait qu'elles seraient responsables de cette détérioration de leur masculinité ; il y aurait en outre, là aussi, une bonne masculinité (on sait pas trop non plus ce que ça recouvre) et une version amoindrie de celle-ci.
Dans les cas qui nous intéressent, il ne s'agit a priori pas de culpabiliser les femmes. Cela dit,  la rhétorique d'une véritable masculinité, authentique, qui serait perdue et devrait être restaurée, est dangereuse, car elle permet de ne surtout pas s'interroger sur le fait que cette "véritable masculinité", dont j'ai tenté de montrer qu'elle ne pouvait être que violente, se porte on ne peut mieux actuellement.

Non parce qu'en vrai, vous trouvez pas que la masculinité est en super forme en ce moment ? Des atteintes graves au droit d'avortement en Pologne et des attaques contre lui en France, des mouvements fachos homophobes (la question de l'homosexualité étant bien évidemment liée à celle de la masculinité), des femmes incarcérées pour s'être défendues face à leur mari violent et dont la grâce prend des années, tous les viols qui ont eu lieu aujourd'hui, hier, l'an dernier, il y a cinq ans, le harcèlement quotidien, les inégalités salariales, la précarité des femmes, enfin je sais pas, c'est quoi tout ça, à part des manifestations visibles et abruptes des valeurs définies socialement comme masculines ? Ce contexte est un appui pour l'expression individuelle de la violence masculine. Comme le disait Virginie Despentes dans une interview cette semaine, un viol concerne tous les hommes, car c'est sur chaque viol que s'appuie leur pouvoir en tant que mecs. Sous-entendre que la masculinité de certains est fragile, c'est éviter de considérer tout ce qui fait au contraire la force terrible de cette masculinité (basée sur des millénaires d'exploitation des femmes, gardons-le en tête, pas sur deux ans de blagues reloues : pour la fragilité, on repassera).

Edit :
Des personnes viennent de me faire remarquer que la question se pose encore différemment pour les femmes masculines, je pense aux butchs notamment. Il manque en effet toute une réflexion là-dessus, je vais tâcher de chercher des ressources pour en parler parce que j'y ai pas encore trop réfléchi et j'ai peur de dire des conneries, stay tuned.

8 octobre 2016

La place des femmes dans la pratique de la musique irlandaise : résumé/traduction viteuf d'un article de Helen O'Shea

J'ai lu il y a quelques jours un excellent article de Helen O'Shea, Good man, Mary!’ Women musicians and the fraternity of Irish traditional music, sur la place des femmes dans le monde de la musique trad irlandaise, et je voulais en faire un résumé ici parce qu'il est très très intéressant. Helen O'Shea est ethnomusicologue et son travail porte principalement sur la musique irlandaise et notamment les enjeux d'écoute et d'apprentissage et la mise en relation de cette musique et de sa pratique avec les enjeux sociaux.
Note personnelle : Pour piger les enjeux de genre spécifiques à la pratique de la musique traditionnelle irlandaise (ITM), il faut comprendre comment fonctionne une session : c'est quand des musiciens se rassemblent plus ou moins spontanément, dans un lieu public ou non, et jouent ensemble des airs de danse, appris par cœur parmi le (très) large répertoire qui existe. Un-e musicien-ne de session connaît entre 200 et +1000 danses. Le principe c'est qu'une personne lance un air, repris par celleux qui le connaissent, et en fait se succéder de 2 à 4 (tout un art, la transition entre les danses, pour que ce soit joli entre les différents modes/tonalités, etc). Lancer un air demande de l'assurance : on exige tacitement du/de la musicien-ne qu'iel sache parfaitement le morceau, et on apprécie l'originalité des danses proposées (tout en faisant en sorte que plusieurs personnes puissent les jouer), la qualité des enchaînements, etc. Ça demande donc un certain répertoire, même si en théorie tout le monde peut lancer un air. En Irlande, un-e musicien-ne est souvent employé-e par le pub pour mener une session (= lancer les airs quand personne n'en n'a à proposer etc), qui s'organise alors hebdomadairement autour d'iel. Chose propre à l'Irlande aussi et qu'on n'observe pas en France, quand on est nouveau venu à une session, on entre avec son instrument et on attend en principe d'être invité à jouer par un-e des musicien-nes présent-e-s.

D'un côté, la session peut paraître un moment/lieu très égalitaire, avec l'idée de la communion musicale, fraternelle, spontanée. En fait, il s'y joue un tas de traductions tacites de mécanismes de domination selon ton âge, ton expérience, ta renommée, d'où tu viens, et ton genre. Comme le rappelle l'autrice au début de l'article, ça prend la forme de : qui va avoir les meilleures places (à savoir, celles où tu entendras le mieux et où tu seras le mieux entendu-e et donc suivie quand tu proposes une danse), qui va lancer majoritairement les morceaux, et sur qui va se caler le tempo général de la session (par exemple, si c'est un musicien expérimenté et qui kiffe jouer vite, et qu'on lui donne une place visible et audible, y a des chances pour que les morceaux soient pris à un tempo rapide, ce qui est pas toujours au goût ni à la capacité de tout le monde). Et là-dedans, "si ce ne sont pas toujours les plus vieux ou les plus doués des musiciens qui mènent les sessions, à de rares exceptions près ils sont des hommes."

Une première manifestation du pouvoir patriarcal au sein de la session/du monde de l'ITM : les répartitions genrées des instruments joués. Déjà, comme dans beaucoup de cultures, les femmes sont bien plus souvent chanteuses qu'instrumentistes (le chant est associé aux qualités supposées féminines de douceur, de don de soi aux autres en passant par le corps, avec une sexualisation implicite du rapport auditeur/chanteuse) [dans la musique irlandaise, les musicians sont ceux qui jouent d'un instrument, distingués des singers].
Au XIXe siècle, quand elles étaient instrumentistes, les femmes jouaient surtout du concertina ou de la harpe (à partir du moment où celle-ci a été appropriée par les femmes de l'aristocratie, après avoir été jouée exclusivement par des hommes depuis l'Antiquité). Le concertina, un petit accordéon au son plus faible que l'accordéon (box) utilisé majoritairement par les hommes, qui se tient sur les genoux (les mouvements et la pose pour jouer sont donc très discrets) considéré comme bon marché et facile à jouer, et la harpe, instrument complètement inaudible en session. Étaient réservés aux hommes le violon, la flûte et la cornemuse (uilleann pipes), instruments chers, complexes à fabriquer et à apprendre, sonores, et nobles (surtout la cornemuse, historiquement un instrument de Cour et considéré comme le seul instrument proprement irlandais). Encore aujourd'hui, certains instruments restent largement joués par les hommes : la cornemuse, mais aussi les instruments rythmiques (guitare, bodhran (tambour), bouzouki) qui sont entendus dans quasi tous les morceaux et donnent l'impulsion rythmique de la session.

Aux XIXe et XXe siècles


Dans le monde de la musique irlandaise, encore aujourd'hui, à quelques exceptions près, les stars du genre sont des hommes. Les groupes qui se forment sont largement masculins, et dans les groupes mixtes, les femmes sont presque toujours chanteuses. Les femmes n'étant pas perçues comme aptes à mener (quoi que ce soit, a fortiori une session), elles sont rarement employées par les bars comme leaders titulaires. L'exclusion des femmes des pubs était de toute façon quasi-totale (quasi = à part des femmes souvent déjà marginalisées) jusqu'aux années 60. Les femmes étaient donc réduites, dans la première moitié du XXe siècle, à jouer dans les sessions organisées chez des particuliers (et encore, ça, c'était avant les années 40, avant le déclin de ces fêtes domestiques et l'émergence des bals publics animés par des céilí bands (groupes de bal)). Une fois mariées surtout, les femmes restaient chez elles : l'extérieur est le domaine des hommes.
A Londres dans les années 50-60, on assiste à une multiplication des sessions organisées dans les pubs, mais à part les fiddlers (violonistes) Julia Clifford et Lucy Farr, les femmes en sont exclues. Et, alors que les hommes forment des groupes soudés, qui se soutiennent mutuellement dans leur pratique musicale, ont tout le loisir de multiplier les expériences ensemble, donc acquièrent du répertoire et du style, donc de la réputation, les femmes, au moins jusqu'aux années 70, n'avaient ni les moyens ni l'opportunité de voyager pour rencontrer d'autres musiciens, intégrer des groupes, se présenter aux fleadh cheoil (compétitions nationales ou locales, assez essentielles pour se faire un nom). Un cadre a pu faire émerger pas mal de femmes depuis les années 50 dans le contexte du grand revival de la musique irlandaise : l'organisation irlandaise de musique Comhaltas Ceoltóirı́ Eireann (CCÉ), de qui dépendent les fleadhs. Mais souvent, bien que le stigmate de la femme mariée au pub soit moins fort aujourd'hui, les responsabilités domestiques les tiennent à l'écart de la session, et dans le cas des jeunes filles, leurs obligations sociales les écartent de la pratique musicale intensive nécessaire à la formation de tout-e musicien-ne.

Les femmes aujourd'hui dans l'espace masculin de la session


Dans l'esprit collectif, le monde du travail est celui des hommes, le monde domestique celui des femmes, et entre les deux, le pub est une sorte de troisième espace, à mi-chemin, qui permet aux hommes de décompresser de la dureté du travail sans être non plus dans le lieu de contrainte (mise en place par leur femme et leurs enfants, évidemment) de la maison. Du coup, les femmes au pub, qui se joignent explicitement au loisir traditionnellement réservé aux hommes (la session), sont quelque part vues comme gâchant ce moment de détente spécifiquement masculin [où peuvent-elles se détendre, elles, eh bien... aha. C'était une blague.] Une femme au bar est toujours illégitime. On leur donne une place dans cet environnement si elles ont un mentor masculin (qui joue depuis longtemps dans la session par exemple) ou bien si elles finissent par être vues "comme des hommes" par le rôle qu'elles prennent [i.e. elles ne peuvent pas être réellement des femmes si elles sont manifestement aussi bonnes que les hommes à ce qu'elles font, il faut les faire rentrer dans une catégorie autre que la féminité]. En-dehors de ces situations, comme les femmes sont rarement leadeuses de sessions, elles tendent à être reléguées aux places où elles entendent moins bien et où on les entendra moins (où on reprendra donc moins les airs qu'elles proposent), sur les marges de la session.

Par ailleurs, si les femmes sont aujourd'hui moins explicitement malvenues au pub et y boivent à peu près comme les hommes, une femme qui boit en session est mal vue et devient par ce simple fait une proie (agressions verbales ou gestes déplacés) aux yeux des hommes présents.  Comme on peut s'y attendre, ce comportement est non seulement vu comme normal mais valorisé pour les hommes ("ça fait partie du jeu/de l'ambiance"). Malgré tout, beaucoup de musiciennes interrogées par O'Shea ont très peur de paraître "anti-hommes" en dénonçant le comportement de leurs confrères et l'inconfort qu'elles ressentent dans le monde de mecs qu'est le pub/la session.

Certaines femmes mettent en place des stratégies pour pallier ce rejet plus ou moins implicite selon les cas. L'autrice prend l'exemple d'un groupe de musiciennes de Galway qui, lassé de cette atmosphère virile, a commencé à organiser ses propres sessions. Mais très vite [spéciale dédicace à toutes les meufs qui ont voulu faire des initiatives plus ou moins en non-mixité, c'est tellement caricatural omg] des mecs y sont entrés, s'y sont assis sans même se présenter ni attendre qu'on les invite, et ont fini par dominer les soirées. Alors elles ont organisé des kitchen sessions, chaque semaine chez l'une d'entre elles, avec un bon thé et une ambiance de confiance pour apprendre des airs et construire un répertoire, ce qui leur a donné plus de confiance en elles pour, ensuite, aller en session ordinaire par petits groupes de 2 ou 3 (la session ayant généralement lieu tard le soir, survivre à la rue la nuit est encore un point qui différencie hommes et femmes dans leur rapport à ce loisir).

O'Shea prend le cas d'une employée leadeuse de session, violoniste, dans le comté du Clare, pour parler des manières dont les femmes négocient leur place dans l'espace de la session. Même dans la position du leader salarié, Anna explique ressentir son lieu de travail comme oppressant : d'une part parce qu'elle est payée 25% de moins que ses collègues hommes, mais aussi parce que c'est un endroit où elle doit lutter pour éviter du harcèlement. Être le centre de l'attention par son statut engendre du harcèlement de la part des hommes, et des remarques des femmes auditrices de la session qui sous-entendent une supposée putasserie de sa part. Alors Anna doit jouer à la gentille fille : ne pas sourire, ne pas avoir de contact visuel avec quiconque, accepter le regard de l'audience sans elle-même regarder son public, et limiter ses gestes lorsqu'elle joue (mouvements des bras au violon, battement des pieds qui font partie du jeu en musique irlandaise) : "maintenant je ne peux pas juste jouer, il y a toutes ces autres choses entre moi et la musique", tout ce à quoi elle doit faire attention sous peine d'être mal vue. En fait, fait remarquer l'autrice, dans la session comme ailleurs, le masculin est la norme, le féminin est l'Autre, qui doit s'adapter à la norme. Dans le cas d'Anna, elle n'était pas la cible de remarques désobligeantes uniquement parce qu'elle était "une fille qui fait un job de mec" mais aussi parce qu'elle ne performait pas la féminité d'une manière attendue des hommes (donc acceptable), jusqu'à ce qu'elle finisse par limiter l'espace qu'elle prenait dans la session.
Ce genre de limitations du corps des femmes se retrouve aussi dans la danse (O'Shea se réfère aux spectacles bien connus Lord of the Dance et Riverdance), mais les divisions patriarcales ont été bien plus contestées dans des domaines plus visuels de la culture irlandaise que dans la musique, où ces répartitions genrées des rôles sont bien plus tacites.

Le discours genré du nationalisme irlandais


En Irlande, un regard particulier est porté sur les étrangers dans les sessions. On s'en méfie généralement, on les "teste", car ils ne disposent pas du capital culturel qui leur attirerait respect et reconnaissance, mais aussi ne possèdent pas l'habitus musical nécessaire, les réflexes inconscients appris depuis l'enfance, internalisés et reconnus comme "locaux" par les autres musiciens. [D'ailleurs le fait de mettre les femmes à l'écart est déjà cohérent avec la mise des étrangers à l'écart, si l'on pense les femmes comme Autres, comme O'Shea le rappelait plus haut.]
La place de la musique dans l'imaginaire nationaliste irlandais fait partie des facteurs d'explication de ce double rejet (c'est la partie la plus intéressante de l'article). Le canon de la musique traditionnelle jouée actuellement s'est construit au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il n'est donc pas surprenant que l'ensemble des pratiques et du répertoire soit compris comme devant refléter une identité musicale proprement irlandaise.

Le discours nationaliste présente la nation et la musique comme féminines, les patriotes et les musiciens comme masculins. Après l'invasion de l'Irlande par l'Angleterre, les représentations symboliques du pays le mettent en scène d'abord comme une vierge vulnérable violée par l'envahisseur, puis, avec la prise d'importance du nationalisme, comme une mère qui doit être défendue contre la domination coloniale. De l'autre côté, le discours colonial représentait lui aussi l'Irlande comme une faible femme devant la masculinité supérieure de l'Anglais teutonique.
Donc, les patriotes irlandais se voyaient comme virils physiquement et intellectuellement, héritiers de la Race Gaélique aux qualités tout à fait masculines, protégeant coûte que coûte le corps (le territoire) et l'âme (la culture) de la nation, féminine. La personnification de l'Irlande en femme a servi deux buts idéologiques distincts : appliqué par les hommes irlandais, il a renforcé l'assignation des femmes à un rôle passif et de pureté ; appliqué par les Anglais, il a servi au perpétuel rabaissement du peuple irlandais par un stéréotype débilitant (Elizabeth Butler Cullingford).
Une identité nationale irlandaise "active, indépendante et masculine" a été construite contre cette image "passive, organique et maternelle" du territoire et du paysage rural irlandais lui-même. L'association nation/féminité a, selon Cullingford, conduit les nationalistes irlandais à devenir "hyper-masculins" et à demander aux femmes irlandaise une "hyper-féminité" suivant les traits définis par la Constitution de 1937. Si la nation est féminine, son peuple est donc masculin.

Après l'indépendance, ces stéréotypes genrés ont également été les qualités attribuées au citoyen idéal. Des siècles de chansons, peintures, textes pédagogiques, discours politiques, ont forgé des délimitations étroites du masculin et du féminin dans la société irlandaise. L'exclusion politique des femmes a d'ailleurs été de plus en plus forte au sein du mouvement nationaliste au fil de son histoire, ce que O'Shea attribue au mécanisme observé dans d'autres situations de colonisation, selon lequel les populations colonisées, dans leur dynamique de libération, imitent des structures oppressives du colonisateur, souvent par l'exclusion d'un autre groupe marginal, notamment les femmes.

Musique et nationalisme irlandais


A l'époque coloniale, la musique irlandaise représentait dans les discours britanniques la construction féminine du tempérament irlandais et son infériorité symbolique. Pour passer d'un mouvement culturel indépendantiste à un mouvement politique de plus en plus militarisé, il a fallu pour les nationalistes se débarrasser des genres musicaux perçus comme féminins (chansons sentimentales, airs lents joués à la harpe ou au piano) pour valoriser les chansons aux rythmes martiaux exhortant les patriotes au combat viril. Dans l'institutionnalisation de l'ITM post-indépendance, qui passait par la radio et l'organisation CCÉ, les marches et ballades patriotes, mais aussi la musique de danse constituée peu à peu sous le terme d'Irish Traditional Music, qui est bien une entité construite, étaient le principal répertoire.
Cette assimilation de la musique irlandaise à un discours viriliste et invisibilisant pour les femmes est évident aujourd'hui dans toute la communication autour des événements liés à l'ITM et dans les livres sur le sujet : le musicien-type est toujours un homme.

Alors que les Irlandais dans l'absolu ont pu être associés à la féminité, le peuple irlandais, sa diaspora surtout, est très masculinisé dans sa représentation, et cela a son importance pour comprendre la place des femmes dans les sessions : c'est dans le contexte d'une diaspora masculine que la session se développe comme activité réservée aux hommes. La musique de danse "vigoureusement masculine" (dixit le compositeur très connu en Irlande Seán Ó Riada), opposée au "style féminin dégoulinant" de la harpe moderne, est accaparée par les émigrants, dans une dynamique dissociée de la danse elle-même, et entre hommes.
Parallèlement, la performance de cette musique collectivement dans les pubs est l'occasion d'une analogie mentale avec l'idéal de la nation comme communauté. Les femmes auditrices, plus encore musiciennes, perturbent alors la mise en scène (performance) de l'identité irlandaise, puisque le patriote Irlandais, l'émigrant Irlandais et l'Irish Traditional Music sont perçus comme masculins (et hétérosexuels, évidemment ; les musiciens gays restent sans exception dans le placard encore aujourd'hui).


La pratique de la musique irlandaise s'insère donc totalement dans une constellation de discours genrés, qui ont des sources historiques à travers la place accordée aux femmes par les nationalistes irlandais, et celle qui leur était accordée en général dans les lieux de rassemblement et de détente qu'étaient les pubs. Les musiciennes en session perturbent en outre les représentations patriarcales de la musique, de l'espace et de la nationalité, et sont donc non-seulement sous-représentées mais aussi contraintes à la limitation de leur corps, de l'espace qu'elles prennent physiquement et musicalement, par les attitudes des hommes.