2 mai 2016

Brisures

Il faut écrire.
Écrire ce qu'on aurait dû écrire depuis longtemps au fur et à mesure des actes répétés de violence policière contre les jeunes racisé.e.s, clairsemés, invisibles à celles et ceux qui ne le vivent pas, et pourtant permanents, de l'humiliation de routine à la mort, comme une menace constante, toujours excusée. Tout aussi grave, et tout aussi politique, que ce qui aujourd'hui me touche plus directement. Des violences policières qui affectent soudain mon milieu blanc diplômé politisé, qui affectent mes camarades (majoritairement blancs, disons-le). Je n'ai pas su écrire cela avant. Mais il faut un moment. Parler des brisures, celles des tournants dans une situation sociale, celles des mains et des crânes des camarades, celles qui rendent féroce, enflammé.e, encore plus qu'avant, de manière encore plus réelle et urgente qu'avant.

Se heurter

Il faut écrire le 28 avril et la manifestation avec, oui, des personnes qui ont jeté leur rage à la gueule des flics ; un bordel joyeux, parce que ça faisait déjà un mois qu'on était sorti.e.s pour la première fois dans la rue et que le gouvernement pliait pas et que quelques syndicats faisaient semblant de croire que négocier des amendements serait satisfaisant. Parce qu'on en pouvait plus d'être pris.e.s pour des billes. Tout le monde en avait assez, sentiment de frustration renforcé par les slogans monocordes et peu convaincus dans les sonos des syndicats, en contraste avec la rage réelle des manifestant.e.s. Elleux aussi se sont pris les lacrymos, là pour la première fois, l'odeur asphyxiante qui arrive jusqu'à celleux qui avaient tout fait pour l'éviter. Le prétexte d'une centaine de personnes plus "dures" a suffi aux condés pour nasser, charger, terroriser. Austerlitz, déjà, des blessures. Plusieurs salves de gaz. Grenades de désencerclement : assourdissantes, dangereuses, et lancées alors que les CRS étaient tout sauf encerclés. Impossible de partir maintenant, toutes les rues sont barrées par les bleus. On tente avec quelques camarades de se réfugier dans un hall d'immeuble, les gardiens nous somment de sortir.
Pas en conditions pour rejoindre celleux qui ripostaient, je suis partie avec des camarades un peu avant Nation, pour, en rentrant chez moi, apprendre que la place n'était plus qu'un nuage de lacrymos. Pas tout à fait une nouveauté, ça avait déjà eu lieu jusque dans le métro le 31 mars. Tourne aussi l'info qu'un jeune homme à Rennes a perdu son œil.

Le soir, au fur et à mesure que rentraient chez elles les personnes de Twitter qui y avaient été, voir les photos des blessures, postées pour dire, voilà ce qu'ils font. Il y en a beaucoup. Des hématomes, des éraflures, du sang, un impact de flashball en plein dans la poitrine, cercle de cinq centimètres de diamètre, bien au milieu, rouge. République vers minuit. La Nuit Debout chassée. Un chaos encore. Beaucoup de vidéos circulent. On y voit la BAC, en tenue anti-émeute, frapper dans le dos des personnes qui tentaient de partir de la place. Frapper des gen.te.s menotté.e.s. Les traîner au sol. Dire à un type "pourquoi t'as un masque de protection si c'est pacifique" ? Parce qu'on savait, pour les lacrymos. Parce qu'on sait que rien n'arrête les flics, pacifisme ou pas. Parce que toi connard en face, t'as un bouclier, une matraque télescopique, un flashball, des jambières, des gants renforcés. Violence étatique, trop forte, sadique, indescriptible. Hurler intérieurement.

Chocs. Habitué.e.s comme moins aguerri.e.s, tous.te.s choqué.e.s, ou épuisé.e.s. Quelqu'un.e sur Twitter dira : "le plus frappant, c'était qu'on avait l'impression que chaque CRS en voulait personnellement aux manifestant.e.s". Leur hargne. Beaucoup décriront les sourires goguenards des CRS devant celles et ceux qui chialaient à cause des lacrymos, ou leurs remarques mesquines pour se foutre de leur gueule. Mes parents y croient à peine. Ça c'est étonnant disent-ils. Ils sont là pour gérer, n'est-ce pas, protéger ? Ils ont probablement dépassé leurs ordres.
Une vidéo, où l'on entend ces ordres : "violence maximale."

Solidarités 

Il faut écrire le 1er mai. Manifestation familiale, le 1er mai. La fête qui est même devenue la fête du travail plutôt que celle des travailleurs. Super, le travail, on adore. La fête qui comprend un défilé du FN. La fête des merguez, d'Osez le féminisme et de Mélenchon. Alors je n'y suis pas allée, pensant qu'entendre "ou alors ça va péter" avec comme conséquence environ rien (tu sais les manifestations où tu continues à marcher lentement sans même reprendre les cris, dans des rangs clairsemés, et où t'as même pas forcément des personnes avec qui discuter à côté de toi) allait me déprimer plus qu'autre chose. J'ai donc suivi tout ça sur Twitter.

On apprend d'abord, vers 13 h, qu'il y a eu 7 arrestations, dont 4 à Marseille, avant que quoi que ce soit ne commence, chez Solidaires et la CNT. Syndicats gênants... A Rennes, la police a des fusils d'assaut. Tout va bien.
Puis, en milieu d'après-midi, un ou deux métros fermés à Paris, après que les flics aient coupé en deux le cortège en nassant la tête sous les protestations de manifestant.e.s. Les CRS sont un nombre dingue. Gazages, coups, nombreux.ses blessé.e.s, alors que les manifestant.e.s tentent de rester soudé.e.s. Mouvements de panique. Des keufs descendus jusque dans le métro, des personnes âgées et des enfants asphyxié.e.s par les lacrymos. Des blessures graves. Sales évocations de Charonne.

Ce qui semble frapper les personnes présent.e.s, au-delà du caractère hallucinant de la violence déployée par les CRS (plusieurs expérimenté.e.s diront n'avoir jamais vu ça un 1er mai), c'est la solidarité énorme de quasi tous.te.s celleux qui étaient proches de là où ça frappait. Dès le début des violences, clairement provoquées par les CRS pour le coup (ce qu'avouera même un journaliste de BFM TV...), une équipe médicale se met en place. Qui sera nassée un bon moment par les CRS (oui, de dangereux médecins qui aident les casseur.euses, ouh là là). Tous.tes celleux qui en ont donnent du sérum phy à celleux qui en ont besoin. Des vieux.ielle.s partent en gueulant sur les flics. Toute la foule autour des CRS leur crie "rendez-vous, vous êtes cernés", et "tout le monde déteste la police", et "nous sommes tous.tes des casseurs". Sur les vidéos, entendre autant de monde dire ça, ça fait quelque chose. Une foule avec les mains en l'air face aux flics. Et soudain ce tweet : "la foule vient d'applaudir le cortège des anars". Beauté. Euphorie. On dirait que les flics font tellement n'importe quoi que certain.e.s dans les gros syndicats soutiennent les émeutier.e.s. (soyez rassuré.e.s, d'autres restent fidèles à leurs principes). Quand à la fin de la soirée les CRS quittent la place, c'est sous les huées. A Rennes, la passerelle Saint-Germain est repeinte en rouge en hommage à l'étudiant éborgné.

A République, c'est chaud encore cette fois. "Tirs tendus, charge de la BAC". Du gaz et des keufs dans le métro. Encore. Coups. Gaz lacrymo. Un blessé grave. En tant que bon jaunes, la commission "accueil et sérénité" de Nuit Debout ont cherché à s'interposer entre flics et casseurs pour calmer le jeu. Sans surprise, les baqueux ont mis à bas le frêle barrage de ces messieurs-dames. La non-violence ne sert à queudalle face aux flics, épisode 761942. En même temps, il s'agissait plutôt de protéger les flics. Mais de la part de la même commission qui a eu comme réaction à un viol à Nuit Debout il y a quelques jours : "les meufs faites attention à ne pas trop boire", on ne pouvait pas s'attendre à grand chose de mieux.
Sur Twitter il règne une ambiance un peu folle, hagarde, rageuse, on analyse, on se soutient, on gueule, on est joyeux.se.s désespéré.e.s inquiet.e.s en colère optimistes de la suite. Sentiment étrange d'avoir vécu cette journée sans y avoir été. Qu'en relayant chacun.e les tweets des autres c'est comme si on se soutenait, comme si on était là les un.e.s pour les autres.


Edit:
Ce 14 juin, du monde, tellement de monde, encore cette joie. Mitigée toujours par le nombre d'arrestations et de blessés, un enfer selon celleux qui étaient dedans.
Une vitre d'hôpital pétée. "C'est naze" est ma première réaction, et puis je comprends que les cognes ont étranglé la manif juste à cet endroit, avec canon à eau, tonfa, grenades de désencerclement (tu sais celles qui explosent en projetant des machins en caoutchouc bien durs partout et qui mal lancées peuvent causer des lésions graves), et les manifestants cherchaient à calmer les choses, mais les flics seulement violence, mais impossible d'éviter, meilleur moyen pour que des réformistes mal dégrossis s'indignent
au lieu de se révolter contre les lits supprimés, les cadences infernales des soignant-e-s, le manque de matériel, la loi du marché appliquée à la santé
au lieu de se révolter contre le nombre de gens la tête en sang, une gamine pleine de rouge sur la figure dans une nasse le flic a dit ah mais vous ne pouvez pas sortir maintenant. 
Des vitres brisées font se déplacer un ministre.
Des gens dans le coma à cause d'une grenade, comme ce gars depuis plus d'une semaine, non (mais il faut dire que la grenade aurait décidé toute seule de se lancer à l'assaut du crâne du garçon, alors bon, rien n'est sûr voyez.)
Mais à celle du 26 mai déjà, on avait remarqué quelque chose avec les ami-e-s : le cortège de tête, autonome, hors syndicats, là où il se passe des choses, là où les gens écrivent leur rage moins doucement, grossit chaque fois. Chaque fois ça fout des frissons.

Réactions

Je voulais aussi écrire les réactions étranges, dont deux exemples m'ont particulièrement agacée. Les réactions face aux casseur.euses, d'une part, avec comme emblème celles face à la Porsche brûlée à Nantes. Ah ça chiffonne, ça. Scandaleux. Les commentaires ont été indignés, voire très violents envers les émeutier.e.s et leurs soutiens. Comme si on attaquait le rêve de ces gens et l'illusion que ce système peut nous faire tous.te.s réussir. Surtout des mecs, dans les outrés, on passera sur le côté symbole phallique, toussa toussa. Une centaine de manifestant.e.s blessé.e.s. Un œil perdu, une jambe (combien de temps de rééducation ? d'emmerdements pour toute la vie ?), à cause de la police, mais il fallait se préoccuper de la Porsche, rendez-vous compte, il a travaillé toute sa vie pour l'obtenir, lui un pauvre cadre chez EDF. Pour la décence, on repassera.

Le reste, on connaît. Décrédibilisation violence gratuite irrespect. Je vais faire dans la réponse classique mais : où se situe la vraie violence, où se situe le véritable irrespect, pourquoi faut-il tellement se rendre crédibles aux yeux de gens qui défendent un système dont nous ne voulons qu'une chose : être les destructeur.ice.s ? On a vu des choses assez épiques, du genre : un article par jour sur la souffrance des gentils policiers qui avaient dû taper des manifestant.e.s, mais pas de gaieté de cœur hein, vous savez. Légère fatigue, je dois avouer. Enfin je sais pas, ça me semble tellement une évidence que tu soutiens TOUJOURS celleux qui socialement ne sont pas en position de force. Et les CRS seront toujours plus en position de force que n'importe quelle personne avec une caillasse à la main. Protégés par leur bouclier et leurs armes ultra-dangereuses, protégés par l'Etat, protégés par les médias.

Par ailleurs, pour la crédibilité, comme le faisait remarquer un camarade sur Twitter, il n'est pas certain que l'affrontement soit si improductif que ça. D'abord, je vais peut-être dire un truc con mais rappelons que c'est l'Etat qui choisit de décrédibiliser le mouvement (évidemment, il y a intérêt), donc l'arguement contre les casseurs me paraît être juste une manière un peu détournée et facile de ne pas s'en prendre à l'Etat. Ensuite, ça attaque l'Etat là où ça fait mal : dans les aspects économiques. Et en termes d'image : ça fragilise le pouvoir, et ça donne l'idée aux autres gouvernements d'un Etat incapable de maîtriser ses remises en cause. Enfin, la répression a un coût financier pour l'Etat, ainsi qu'encore une fois en termes d'image : les vidéos des violences policières, ça circule. Souvent plutôt celles d'amateurs que de journalistes prompts à dénoncer les émeutier.e.s.

Un universitaire a été arrêté lors de cette même journée. Un professeur, un sociologue. Là encore, scandale. Tout de même on n'arrête pas un intellectuel comme ça. Les "jeunes de banlieue", ça va : elleux ne sont pas très bien intégré.e.s,  iels sont ingrat.e.s, anti-républicain.e.s, dangereusement pas comme nous, pauvres, un peu sauvages bien sûr, il faut les maîtriser. Les émeutier.e.s, ça va : elleux n'ont pas de vie en-dehors, n'ont pas de réflexions, n'est-ce pas, iels surgissent le temps d'une manif, et puis retournent vivre leur vie de casseur.euses, on ne sait où, loin dans l'obscurité, dans les marges, hors de l'humanité. Groupes difficilement contrôlables par l'Etat, déshumanisés dans les discours, iels sont les autres, celleux qu'on ne veut pas que nos enfants deviennent, et iels l'ont cherché. Mais un intellectuel, politisé, lui, réfléchi, pertinent ! Quelqu'un de respectable, de raisonnable. Une Bonne Personne. Entendable. Comme si la politique n'était que du dialogue ; rendez-vous compte de la chance que vous avez de pouvoir croire cela, de ne jamais être dans la rage et l'urgence. Comme si on devenait émeutier.e en se levant le matin comme ça, par paresse intellectuelle, tiens et si je risquais ma vie, parce que pourquoi pas, ça fera de l'action.
Quelques situations similaires (avec des journalistes, des pacifistes) auront montré qu'être sage de protège pas de la police. Mais au lieu de faire aboutir de nombreux militants gauchistes, ou autres intellectuels-Merci-patron, à une remise en cause de l'institution policière elle-même, ou du dogme de la non-violence, cela ne leur sert qu'à distinguer les bons des méchants, les victimes de la répression et celleux qui la méritent. Un jour ils comprendront peut-être que mettre ainsi en avant son statut de "personne valable" est d'une violence inouïe pour tous.te.s les arrêté.e.s arbitrairement, tous.te.s les prisonnier.e.s politiques que compte cette merde de pays.

Radicalisation

Pour la première fois de ma vie, ce jour-là, j'écris dans une discussion sur Twitter : "ils frappent mes camarades", en parlant des flics et des émeutier.e.s. Pour la première fois de ma vie j'écris "mes camarades". Vivre ça, ce sentiment de solidarité sans faille, totale, face au traitement médiatique de ce qui se passe, face aux réactions outrées de celleux qui pensent encore que protéger la propriété est une priorité.
Avant je vivais les luttes d'une manière souvent un peu abstraite, parce que pas d'urgence pour moi qui n'ai jamais rien eu à affronter de difficile socialement, parce que j'allais souvent derrière dans les manifs, parce que résignation, je m'empêchais de ressentir vraiment cette rage puisqu'elle n'était pas exprimable "correctement", parce que tout semblait inutile au fond. Alors je n'avais jamais vraiment dit, "mes camarades". Je ne me sentais pas légitime à le faire car pas suffisamment impliquée à mon goût, et en parlant des émeutier.e.s, cela ne me venait même pas à l'esprit. Illes étaient "les autres", des "totos", ceux qui lisent le Comité Invisible et qui n'ont rien à proposer de constructif. Je me suis toujours énervée contre le pacifisme béat et les discours qui sous-entendaient que les casseur.euses étaient moins à plaindre que les flics, pour les raisons détaillées plus haut, mais à mes yeux, la casse c'était bien mais à réserver pour la révolution (qui n'arrive pas). 

Ce jour là j'ai compris, viscéralement, qu'exprimer sa rage en foutant tout en l'air c'était notre seule chance. Que, même si beaucoup ne l'avaient pas fait concrètement (personnellement je sais que je cours pas assez vite, je sais que j'ai trop peur, je sais que je suis pas formée), on était tous.tes des émeutier.e.s. Qu'il serait temps que j'arrête de faire de la violence d'Etat envers les catégories sociales les plus visées (i.e. les prolos et les racisé.e.s) une sorte d'abstraction. Que ma solidarité avec eux doit aller plus loin que la théorie. Je le savais, bien sûr, avant, toujours dans le discours, mais je l'avais pas *vécu*. Avoir de l'empathie. Dans les tripes. Soutenir. 6 ans que je crie et écris le plus sincèrement du monde "à bas l'Etat, les flics et les patrons", mais quelques jours seulement que je le vis. Ça change beaucoup de choses. Je pensais pas qu'être aussi remontée était possible.
J'ai compris viscéralement que la non-violence protège l'Etat. Qu'il n'y a PAS de bon flic. Non, vraiment, cherchez pas. Moi aussi j'avais longtemps pensé, quelque part dans un coin de ma tête, qu'il y en avait des raisonnables. Mes parents me l'ont toujours dit, n'est-ce pas. En vrai, les "raisonnables," c'est ceux qui te crachent à la gueule le lendemain de cette fameuse petite discussion hypothétique dont tout le monde parle, "mais tu devrais lui demander pourquoi tu fais CRS, tu verrais qu'il n'est qu'un exploité, qu'il faut qu'il rejoigne la révolution". La couverture par "la hiérarchie et les ordres" pour casser du manifestant.
J'ai compris que l'attitude petite bourgeoise de ma famille qui a toujours été "on sait mieux", "ils ne se révoltent pas de la bonne manière", "ils sont un peu cons, ce sont des rigolos" ne tenait pas. Qu'il n'y avait rien à décrédibiliser : l'Etat ne reconnaît pas la colère, même planplan ; le mouvement à leurs yeux n'est déjà pas crédible, alors autant soutenir celles et ceux qui ont le courage d'aller en détruire physiquement des petits bouts, en mettant leur vie en danger. Oui car quand on va sous les flashballs, on met sa vie en danger. Quand on risque la prison, on met sa vie en danger. Et ce courage, ça vaut aussi pour les émeutiers de 2005 (j'étais jeune), ou de Londres en 2011, enfin pas que les gens ultra-politisés des manifs.
En fait, j'ai compris pourquoi les émeutier.e.s faisaient ça. Ça avait déjà été un peu le cas pendant ce qui s'était passé à Londres en 2011, mais là évidemment, c'était plus proche, donc plus évident encore. J'ai compris que ça avait du sens. Que oui, à un moment, pour traduire la rage inouïe (qu'il est LOGIQUE et salutaire de ressentir) face à la peur, aux humiliations, à la précarité constante, au risque de mourir arbitrairement, il y a cette réponse. Forte. Cohérente.
Il y a un moment où dialoguer devient bien plus stérile que de hurler. Et où celleux qui ont le courage de hurler sont bien plus proches de nous tous-tes que n'importe quel connard de la CFDT. 

Serais-je en voie de radicalisation.

Précisions

Les syndicats sont importants (je vous vois, "wha l'autre elle vire toto"). Bien sûr qu'il faut s'organiser, concrètement, au jour le jour, contre les violences quotidiennes qui sont faites aux travailleur.euses. Justement : renforçons la solidarité entre syndicats et émeutier.e.s. Pas l'un sans l'autre. Et bien sûr qu'il faut s'organiser sur des bases matérielles, pas en mode "oué on est tous.tes pareil.les face à la répression et aux violences structurelles, allons courir à poil dans les rues en taguant du Debord sur les murs comme si on n'avait ni taff indispensable pour bouffer, ni confrontations au racisme et/ou au sexisme".
Ce qui m'amène à ma deuxième précision : mon propos en disant "nous sommes tous.te.s des casseur.euses" n'est surtout pas d'occulter les différences de classe, de genre, de race (au cas où certain.e.s lecteur.rices de ce billet ne seraient pas au jus de la pensée antiraciste matérialiste, par "race" il faut évidemment comprendre non pas quelque chose de biologique mais une construction sociale basée sur l'origine d'une personne, visible, entraînant des discriminations et des violences sur la personne, avec souvent un lien fort avec l'histoire coloniale) qui existent entre nous. Nous ne subirons jamais la violence d'Etat de la même manière. Mais il serait temps de reconnaître qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise révolte contre les dominants et contre ce qui nous détruit. Et que notre sentiment de rage nous unit. Que se désolidariser des émeutier.e.s, c'est suicidaire, amoral, anti-politique, abject, facile. Ça ne mènera à rien. Il ne s'agit pas de dire, quand on n'est pas dans cette situation, "je lutte comme les prolétaires/racisé.e.s parce que j'ai la même urgence qu'eux face aux violences d'Etat", mais "je veux lutter avec eux, je peux dire que ce sont mes camarades, et que toute violence contre le système capitaliste et colonialiste est à soutenir".

Tout va bien

Hier matin, François Hollande a reçu à l'Elysée les producteurs de muguet. Hier soir,  l'Intérieur publiait un communiqué en disant que tout s'était très bien passé. Ce matin, 47 lycéen-nes en garde à vue à Nanterre. Treize ce soir. Aujourd'hui, le gouvernement envisage de faire passer la loi travail contre tout principe démocratique (avec le 49.3).
Les violences policières de ces derniers jours ne sont pas des erreurs. D'une part parce que la police, en elle-même porteuse de cette violence, n'est pas une erreur : elle protège l'ordre capitaliste, blanc, masculin. D'autre part parce qu'il s'agissait clairement de semer la terreur et de tuer le mouvement. Ces violences sont politiques.

Écrire pour montrer, pour ne pas oublier, ne pas pardonner.
Mon slogan préféré vu sur une photo hier (complètement toto, faites pas gaffe, ils ont le mérite d'être poétiques) : "Nous naissons de partout sans limites".

Plus loin (sur le 1er mai essentiellement)

Témoignage de l'équipe médic du 1er mai
Récit de la manif
"La manifestation parisienne aura confirmé que l'Etat est le premier organisateur de la violence"
1er mai : le discours officiel sur les casseurs contesté par le terrain
Récit de comment c'était dans le métro ce soir-là 
De la cohérence dans l'affrontement : réflexions sur la manifestation parisienne du 28 avril

19 avril 2016

Last Night's Fun

Les sessions de musique irlandaise de Paris. Trois ans que je veux y aller en n'osant pas, et puis là, enfin, depuis quelques semaines. C'est devenu une habitude, déjà, et un manque quand je ne peux pas y participer. Le samedi soir, attendre presque la nuit pour partir, une boule d'anxiété et d'impatience dans le ventre, dans le métro penser au bar minuscule, à la vingtaine d'hommes qui sont là souvent devant le comptoir regardant le football et qui crient des encouragements aux joueurs et qui forment une horde compacte que je vais devoir traverser, penser à leurs remarques grasses sur ma taille ou mon âge (supposé d'après ma taille) en sous-entendant des choses auxquelles je ne veux pas penser, anticiper le "pardon, désolée, 'scusez-moi". Dehors, compter les rues jusqu'à celle où tu dois tourner à gauche et puis tout droit, penser déjà à la chaleur et la musique et l'oubli, mais est-ce que tu vas pouvoir jouer correctement ce soir, espérons qu'on ne soit pas trente musicien-ne-s comme la dernière fois la fois où tu avais eu ce sentiment de solitude qui serre la gorge, de ne rien pouvoir faire, de ne rien savoir avec tous ces gens qui jouent cette musique depuis dix, quinze, vingt ans et qui connaissent des centaines de danses de mémoire et toi au milieu qui ne sais pas jouer aussi vite aussi bien. Mon violon sur le dos, penser à quel point tout ça en vaut la peine.
Entrer, se frayer un passage, mettre en application le "pardon, désolée, 'scusez-moi", sourire en réponse au "bonsoir" du barman bourru noueux fin nerveux, "comme d'habitude la demoiselle", un demi de Guinness, oui, s'il-vous-plaît, espérer que ma gêne ne se lit pas trop dans ma voix, tout en étant certaine du contraire, attendre que la mousse se forme et que la bière devienne noire. Boire une gorgée pour pouvoir descendre prudemment les escaliers jusqu'à la salle en bas, là où il y a la musique. 

Pas encore trop de monde, le banjoïste, toujours à la même place qui parle fort avec un sourire chaleureux trop grand pour son grand visage comme s'il mangeait les choses, un violoniste la soixantaine, une autre les cheveux courts celle qui vient à vélo, une femme cascade de cheveux noirs et son bodhrán, un flûtiste grisonnant et taciturne. Discussions et demandes de nouvelles, le banjoïste entame un reel que les violonistes reprennent, je ne connais pas ceux qui suivent non plus, demander les titres, noter consciencieusement, se promettre de les apprendre. Apprendre à être patiente, à ne pas se décourager de ne pas savoir, humilité qui me manque parfois. Et puis des jigs proposées par la violoniste, cette fois je peux les chantonner, je joue, un peu, je me trompe, ces mélodies ne sont que des souvenirs un peu vagues, apprises il y a longtemps, que je n'avais jamais vraiment jouées sans partition. Boire un peu pour se donner une contenance, en écoutant la suite, être attentive, se détendre, retrouver les sensations familières, oublier la frustration de ne pas pouvoir jouer et apprécier simplement le rythme continu, la danse qui roule comme une eau de rivière, la mélodie qui se perd dans des motifs pas toujours attendus, les variations, les ornements. Les pieds frappent le sol, impossible de refréner ça, partie intégrante de la musique, du rituel, des corps, prolongement de la mélodie ; les deux fiddles sont tranquilles la flûte douce et brouillonne le banjo sonore-éclatant, à l'image de son instrumentiste, le type qui parle tout le temps qui est allé partout et qui le raconte avec sa voix forte et qui fait toutes les traductions des titres de danses quand personne ne les demande mais qui met à l'aise. 
D'autres musicien-ne-s arrivent, un deuxième bodhrán, un tin whistle, un quatrième violon. Du monde. Masse sonore. Introduction à l'euphorie. Petit à petit trouver sa place, en observant, contacts d'yeux, sourires, lancer des jigs, Banish Misfortune, The Killavil Jig, The Mist In The Glen, s'excuser de connaître surtout des standards mais au moins celles-ci j'en suis certaine, et puis sans s'y attendre attraper un reel rapide à la limite de l'intelligible, se perdre puis se raccrocher à l'assise rythmique, différente de quand on joue seule, se souvenir, parvenir pour la première fois à jouer d'oreille une polka, petite victoire. Les deux bodhráns ont des sons complètement différents l'un de l'autre, leurs joueurs des styles complètement différents l'un de l'autre, observer leur main qui se déplace doucement contre la membrane dans la caisse de résonance pour modifier la tension de la peau. Après chaque set, la satisfaction des instrumentistes d'avoir donné ça, être un peu fourbu-e-s, une gorgée de bière, causer un peu. Un autre reel, familier, rassurant, Last Night's Fun, et puis The Drunken Landlady, tes doigts savent mieux que toi où aller parce que tu les as trop joués, cette musique est joyeuse même en mineur et sa mélancolie réside dans les concentrations des musiciens, dans les yeux clos, les expressions sérieuses, abandonnées, la violoniste aux cheveux courts est belle, solide avec son air doux et triste, et on joue ensemble tous-te-s, ces danses qu'on tenait en secret en soi le reste du temps et puis que soudain on peut jouer en même temps que de parfait-e-s inconnu-e-s.

27 novembre 2015

Ressources : état d'urgence, écrits critiques

Je mets ici quelques articles critiques envers l'état d'urgence et ses conséquences, la rhétorique policière, martiale et nationaliste du gouvernement (qui se fait applaudir par les extrême-droites d'Europe), ainsi que des textes donnant quelques informations factuelles.
Parce que j'ai pas la force. Parce que j'arrive pas à mettre en ordre toute la rage que j'ai dans ma tête vis-à-vis du gouvernement et autres patriotes flics militaristes cadavérisés. Et parce que je sais pas quoi faire contre tout ça. J'ai une certaine envie d'hiberner jusqu'à la révolution, voyez-vous. Bref, du coup, si ça peut aider à causer de ça à des proches convaincus du bien-fondé de des mesures prises, par exemple, ou vous aider, comme ça m'aide aussi, à faire le tri, et à voir que vous êtes pas tout-e seul-e, voilà.

Billets d'humeur

 

Conséquences concrètes  

Les violations de la vie privée, pratique systématique dans les perquisitions arbitraires de ces derniers jours : Interview de Me Guez Guez ici et quelques infos supplémentaires de sa part sur twitter, toujours utiles
Infos et témoignages suite à la manif du 22 novembre (interdite mais qui a eu lieu tout de même, donc) par des camarades (et notamment ce qui peut vous arriver en GAV)
L'Etat profite de l'état d'urgence pour annihilier toute contestation politique
Les modifs constitutionnelles à venir 
Un exemple local, la situation à Tours sous l'état d'urgence 
Etat d'urgence : le pire est à venir (notamment sur des projets de lois permettant des perquisitions quasi hors de tout cadre légal, une surveillance accrue des lieux publics, des connexions plus performantes entre tous les fichiers administratifs des personnes, Sécu par exemple...)
Sécurité : l'exception va devenir la règle (sur le même sujet, plus détaillé)
Des lycéens menacés par les fusils de la BAC pour avoir tenté de bloquer leur lycée 
Billet d'un assigné à résidence

  • Violences vis-à-vis des pauvres et personnes racisé-es

 

Contre les conneries qu'on peut entendre à propos de l'islam



Sinon, il y a ce très utile wiki de la Quadrature qui montre l'ampleur du désastre en recensant les joies (ou non) de l'état d'urgence. Ou un article sur l'objectif effectif et les origines de Vigipirate.
Et l'indispensable guide de survie en état d'urgence

Bonus : chouette poème de Jean Zay sur le drapeau français et ceux de Benjamin Péret sur le sujet.

5 octobre 2015

Merci patron

Je voulais juste dire ma grande joie du traitement réservé à la direction d'Air France par les employés et mon mélange d'agacement et de lassitude envers les militants qui déplorent cette "violence" (la chemise d'un patron a été arrachée, mon Dieu mais c'est sanguinaire (sic) !!). Des objets deviennent le centre de la discussion, alors que le véritable enjeu est celui de vies humaines.
Les ouvriers, la vraie violence ils la vivent déjà. La violence, ce sont (entre autres) les licenciements et le mépris, et aussi tout ce qu'ils ont pu vivre de pressions et de craintes auparavant (et je ne parle même pas de la violence intrinsèque de l'exploitation). Mais comme d'habitude, on efface cette histoire. C'est plus simple.

On a des gens à l'abri du besoin et pas trop menacés par des licenciements ont aussi beaucoup dit que cette violence desservait la cause ouvrière. Plusieurs choses : déjà, on voit/entend en général pas tellement ces gens le reste du temps "pour la cause ouvrière". Ensuite, la non-violence seule n'a jamais rien changé de manière radicale (et quand tu es acculé, t'as pas le temps pour des résultats à moitié). Et je dis "seule" parce que ça fait des semaines que les salariés d'Air France essaient la solution polie.

Faut bien piger qu'il y a un moment où la violence est la seule solution. Quand tu es acculé, quand tu subis toi-même une violence inouïe, quand tu as peur pour ta vie (parce que oui quand t'es licencié je peux facilement imaginer que tu as peur pour ce que sera la suite de ta vie), la violence "devient suicidaire en elle-même" (Robert F. Williams). C'est pas possible. Chercher à lui "faire comprendre" est vain. Parce que l'oppresseur t'écoutera pas. Ce n'est pas sa réalité, ton cri est juste un "bruit". "L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme langage mais comme un bruit. C'est la définition de l'oppression [...] L'oppresseur qui fait le louable effort d'écouter (libéral intellectuel) n'entend pas mieux. Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C'est ainsi que de nombreux mots ont pour l'oppresseur une connotation-jouissance, et pour l'opprimé une connotation-souffrance." (Christiane Rochefort) "Sortir les couteaux" devient vital. C'est la seule façon possible pour être entendu d'une part et changer les choses d'autre part. 

Quoi qu'illes fassent, les opprimé-es qui n'acceptent pas la violence de l'oppression seront vues comme violent-es. La violence des dominants est toujours minimisée. La violence du dominé est toujours amplifiée, rendue énorme, exceptionnelle, scandaleuse, alors qu'elle est souvent bien moindre que la première. Le pouvoir cnsidérera toujours son opposition un minimum radicale  (je veux dire, pas l'opposition des débats parlementaires hein) comme agressive.

On a dit que diviser la situation entre bon ouvriers et méchants patrons revenait à "voir le monde en noir et blanc". Let me tell you something : quand tu ne sais pas si tu pourras avoir un toit sur la tête dans les prochains mois, les subtilités de la personnalité de ton patron, tu en as un peu rien à carrer. Et puis savoir de quel côté de la barricade on se trouve n'empêche pas de réfléchir, faire évoluer, critiquer les positions de son camp.

Enfin, si vous êtes de ceux qui disent que "la violence ne résout rien", je vous invite à regarder d'un peu plus près l'histoire ouvrière, ne serait-ce que celle du 19ème siècle (et à ce propos je vous conseille l'excellent livre de Paul Mason, malheureusement pas traduit en français, Live Working or Die Fighting, qui met en parallèle luttes ouvrières passées et présentes).

Et puis, vous en faites pas, ça va aller pour la direction d'Air France. Xavier Broseta va retrouver son lot douillet, une chemise neuve à 300 balles et ses soutiens politiques en rentrant chez lui. Ça va aller pour lui. 
Mais rien ne m'enlèvera de l'esprit que, ce qui leur arrive, ils le méritent.

13 septembre 2015

"Simplissicool Cuizine", nouvelle cantine gastro-pop au top de la gentrification :)

C'est dans l'un des quartiers les plus populaires de Paris, au touchant côté sans-le-sou et cosmopolite, qu'est sise la cantine Simplissicool Cuizine. Un coin à la déco bohème, à la clientèle 100% blanche, qui vous fera découvrir des mets sains, bios, vegan, sans gluten, sans lait et sans fruits à coque, et très peu chers !

Le resto a été ouvert il y a deux jours par Clémentine et Marcella, tombées amoureuses du coin où le marché des restos branchés reste encore très ouvert. "On avait hésité à ouvrir un bar où l'on ne servirait que des plats à base de banane, nous confessent-elles, mais cela nous aurait obligé à les faire venir de loin et ce n'était pas compatible avec notre éthique bio-cool". Alors elles ont opté pour des mets plus variés mais placés sous le signe du raffinement simple et détendu, le tout dans une ambiance années 50 : chaque meuble, vase, miroir a été chiné par les patronnes elles-mêmes !

A Simplissicool Cuizine, pas d'assiettes, pas de tables ni de couverts, on mange à même le sol et avec les mains, pour une petite touche d'exotisme qui fait écho au quartier. Tout un concept qui met la convivialité au rendez-vous, ça donne envie de faire pareil dans son loft ! On peut déguster leur spécialité légère, le "Frugal Parisian", une demie baguette avec un oignon à éplucher soi-même, mais aussi la tomate cerise avec sa sauce au soja et au topinambour, la glace au quinoa, ou encore les brins de thym confits avec un coulis de salade verte. Et pour le dessert, on vous recommande le mi-cuit tofu-chocolat, un délice.

"On espère que les pauvres vont venir, on a fait de notre mieux pour garder des prix accessibles, affirme Clémentine. Si à 15 € le brin de fenouil ils vont toujours chez MacDo au lieu des bonnes brasseries gastronomiques, c'est vraiment de la paresse intellectuelle !" A bon entendeur. En attendant, ParisBranchouille ne peut que vous exhorter à faire un tour à la Simplissicool Cuizine, qui contribue grandement à donner de la saveur au quartier.


Simplissicool Cuizine, 6 rue Bourge, 7500018. Comptez 37 € le plat, 42 € le menu plat + dessert, 48 € le brunch du dimanche.



(Billet librement inspiré des chroniques de restaurants de Parisbouge.com, où l'on apprend que vraiment la déco bien française de ce resto thaï change agréablement des décors moches habituels des trucs asiatiques, ou encore que la rue Saint-Blaise, en bas de laquelle se trouve une cité dans laquelle les auteur-es de la chronique ne pourraient pas faire trois pas sans trembler, est "pittoresque", et que remplacer des anciens kebabs c'est vraiment une grande amélioration)