9 mars 2019

Transformations de la solitude

Grandir depuis ses 14 ans avec Twitter comme principal espace de rencontres amicales est une expérience partagée par pas mal de gens de ma génération, et depuis des années je me demande ce que cela me fait. Comment cela nous marque humainement d'interagir avec l'extérieur principalement au travers de ces médias à la structure si particulière. 

Rencontrer les autres a toujours été une épreuve, je commence à peine à changer, par vagues inconstantes ces deux dernières années. Au travers de rencontres et de débats relativement intéressants (époque lointaine...), je me suis formée sur Twitter au féminisme en précisant mes affinités théoriques, j'ai rencontré d'autres anarchistes, j'ai connu des ressources politiques dont j'aurais probablement ignoré l'existence autrement, et j'ai évité un isolement trop complet. J'ai peut-être aussi évité de me confronter à la complexité des interactions humaines, remplacées par des conversations ayant pour seuls sujets la politique et les petites haines quotidiennes. 

Twitter a été pour moi, jusqu'il y a trois ou quatre ans encore, l'essentiel du monde hors de l'école et de la famille, le monde des réflexions et des rencontres dont tu ne fais plus part à tes parents ni à tes camarades de classe parce que tu te radicalises un peu trop (lol). C'était ma sphère personnelle, où je communiquais avec des gens qui partageaient mes centres d'intérêt — chose qui ne m'arrivait jamais IRL : comment, à 15 ans, rencontrer des gens politisés sans avoir sous les yeux leur profil qui te détaille leurs occupations et leurs prises de position ? Les gens politisés, quand tu as 15 ans, sont toujours plus âgés que toi, ne fréquentent donc pas les mêmes lieux, et n'envisagent pas de t'inclure dans leurs conversations pour faire ta connaissance. Twitter a atténué l'exclusion que je vivais IRL à la fois de la part des adultes et de la part de mes pairs — en partie, j'en parlais dans ce billet sur les rapports d'âge dans ces cercles militants

Les personnes que je rencontrais occasionnellement IRL ne devenaient jamais des amis pour lesquels j'étais émotionnellement disponible et en qui j'avais confiance. Je ressentais toujours une distance, je ne trouvais personne pour qui m'engager humainement, someone to care about, et j'avais d'ailleurs décidé que ce n'était pas pour moi, que faire l'effort était trop compliqué. Je ne suis même pas certaine d'avoir identifié comme tel ce manque d'ouverture aux autres à ce moment là. Cela, je ne pense pas que ce soit Twitter qui l'ait changé.

Au bout de quelques années émaillées de disputes politico-affinitaires entre twittos, qui t'affectent énormément au début, puis dont tu apprends à t'éloigner, tu commences à te poser des questions. Pourquoi est-ce que je me retrouve exclue si violemment de ce groupe sur un désaccord politique ?  Est-ce que je connais vraiment ces gens ? Pourquoi est-ce que personne n'a proposé de me réconforter dans ces moments-là ? Est-ce qu'on compte vraiment les uns pour les autres ? Qu'est-ce qu'on attend les uns des autres ? Pourquoi est-ce que, malgré tous ces contacts, je me sens toujours fondamentalement seule ? Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à trouver un équilibre entre mon goût de la solitude et mon besoin d'affections, de liens, d'attaches humaines ? Et pourquoi, pourquoi tout le monde sur ce réseau (sans parler de Tumblr) a-t-il l'air d'être dans la même anxiété sociale que moi ?

Les relations qu’on forme sur les réseaux sociaux ont une ambiguïté particulière. Tu finis par voir que c’est un système super étrange. Il est difficile de savoir véritablement ce que sont ces contacts, parce que les communications se font souvent sans adresse précise à qui que ce soit. à la cantonade, à ceux qui sont là mais aussi à ceux qui les liront plus tard la prochaine fois qu’ils se connecteront, à ceux qui se sentiront l’envie d’y réagir. La forme principale de communication, c’est les humeurs balancées dans le vide. Donc les liens réels sont ténus, et tiennent essentiellement à l’enjeu de la réaction des autres (likes, retweets), qui est crucial. Ok, on s’est déjà marrées ensemble sur Twitter (souvent à propos de quelqu'un d'autre pour des conneries), on a partagé des memes et on s’est vues plusieurs fois IRL, mais… est-ce qu’on est vraiment amies ? Quel genre d’amies ? Est-ce qu’on pourrait s’inviter l’une et l’autre à passer des vacances ensemble ? Est-ce qu’on pourrait parler ouvertement de ce qui se passe dans nos vies sans avoir peur de faire chier l’autre, d’être trop ? Est-ce qu’on peut vraiment être là pour l’autre, en lui donnant de notre temps et de notre force émotionnelle ? Je suis en train d'essayer de faire cette place dans ma vie aux gens que j'ai rencontrés il y a plusieurs années déjà, et que je n'ai toujours pas l'impression de connaître suffisamment, vis-à-vis desquels je ne me suis pas assez impliquée émotionnellement. Et le mur invisible entre nous est à défaire petit à petit.
Quand je lis quelqu’un que je suis sur Twitter dire qu’iel est triste, c’est souvent quelqu’un que je connais-mais-pas-vraiment. L’inviter pour boire un verre serait bizarre, ce serait « trop » compte tenu de notre niveau de proximité. Mais je l’aime bien quand même, alors je vais juste envoyer des emojis-cœur et un câlin virtuel, avant de retourner à mes occupations habituelles. On finit par s’habituer à avoir des relations dans lesquelles on peut se permettre de ne pas être réellement engagé-e-s et où rentrer dans les sujets réellement personnels est gênant. La norme des réseaux sociaux, c’est que partager des détails personnels sur ta vie (ton chat, les trucs marrant qui te sont arrivés à la fac, ton ex qui t’envoie des messages nuls) est bien vu, jusqu’à ce que ça devienne trop profond. Les choses trop profondes sont embarrassantes.

Évidemment, l'isolement et l'atomisation sociale ne sont pas des purs produits des réseaux sociaux capitalistes. Elles sont avant tout un effet du capitalisme néolibéral en général, et les catégories marginalisées connaissent la solitude pour d'autres raisons. Mais, précisément, particulièrement sur Twitter et Tumblr, la présence sur les réseaux sociaux est en partie liée aux situations de marginalité : on tombe dans un cercle vicieux où le capitalisme, la suprématie blanche et le patriarcat nous isolent les uns des autres, et où, pour échapper à cette solitude nous nous tournons vers des solutions qui ne font que nous rendre un peu plus seul-e-s et anxieux-se-s. Et que personne ne viennent me parler d'introversion naturelle ou de configuration innée du cerveau qui nous empêche de rencontrer les méchants extravertis.

La faiblesse des connexions interpersonnelles sur Internet serait peut-être moins gênante si elle était liée à un réflexe de préservation de la vie privée, et si on arrivait à passer aisément d’un mode de relation à l’autre, de la relation superficielle en ligne à la relation profonde IRL, mais ce n’est pas le cas. Parce qu'en réalité, les gens partagent leurs émotions profondes. Sauf que le fonctionnement des sites est tel qu’au moment même où elles sont postées, elles se transforment en des “statuts” narcissiques que tes followers ne sont plus capable d’envisager comme conséquences d'émotions effectivement ressenties. Ce sont désormais des choses à partager, constamment, à tout le monde et personne à la fois. Les mots de joie ou de tristesse, d'émerveillement ou de dégoût, perdent totalement leur intensité, ils ne sont plus perçus comme reliés intimement à la personne qui les poste et à son expérience complexe.

Le type de relations encouragées par la structure des réseaux sociaux capitalistes conduit donc à une terrible déshumanisation des autres, qui s’imisce même dans nos vies IRL. Le format de communication — messages courts, timeline de comptes variés qui n'adressent leurs messages à personne en particulier, existence sociale par les likes — t’encourage à traiter les autres comme des services consommables, ce qui est facilité par le fait de ne pas avoir les gens en face de toi. Tu finis par voir tes contacts sur Internet comme des gens dont l’unique fonction est de discuter avec toi et de te fournir du contenu auquel réagir. C'est pour ça qu'on reste. Pour le « contenu ». Comment, alors, sortir de cette relation de consommation quand, par exemple, les personnes ont réellement besoin d'aide ? Je n'ai jamais oublié les personnes rencontrées sur Twitter, puis à peine quelques fois IRL, qui ont été capables d'agir avec moi comme avec une personne quand j'ai exprimé de manière plus ou moins forte que j'allais mal. De m'appeler, de m'emmener boire un verre, de me dire « hey, tu es entourée, ça va aller, et je vais prendre un peu de mon temps pour le passer avec toi et t'aider à te relever ». Dans ces moments là, la relation d'« échange de contenu » a été brisée pour revenir à quelque chose de réel et d'humain.

Pour cesser de me demander après chaque conversation avec des amis IRL si je n'ai pas été trop gênante, ça me demande un travail constant sur moi-même. En partie parce que j'ai de toute façon peur du regard des autres, en partie parce que chaque maladresse sur les réseaux sociaux est sanctionnée, parfois de manière cruelle. Parfois, les cercles affinitaires sur Twitter trouvent même leur pertinence avant tout dans la déshumanisation des autres, dans le rejet ou la moquerie, c’est ce qui forme les liens. L'évaluation informelle des propos par les likes transforme les gens en entrepreneurs du tweet, évaluant la rentabilité de telle ou telle formulation avant de la poster, mais aussi jugeant et sanctionnant la qualité de celles des autres. Toute critique est visible et visibilisée, elle-même likée ou non, et il est donc parfois difficile de ne pas ressentir la critique comme un cataclysme quand on en est l'objet, si bienveillante cette critique soit-elle. Arrive aussi un moment où on se retrouve soi-même à dire des mesquineries à longueur de journée, à contrer des propos sans aucune nuance et sans tenir compte de qui les dit (une militante féministe qui dit un truc à côté de la plaque à un moment T sera rejetée tout aussi violemment qu'un mec de droite random), ou exposer les gens aux moqueries sans se préoccuper une seconde de l'impact de ces propos sur la personne en face. L'aigreur est constamment alimentée, elle est même récompensée par quelques followers en plus, et avec elle le travail de déshumanisation qu'on effectue en nous-mêmes pour rendre tout ça cool.

Se joue aussi le refus de la complexité individuelle des « adversaires », ceux qui ne sont pas des nôtres (je parle pas de fachos, mais de ces mélanges de gens qu’on n’aime pas personnellement et de gens avec qui on n’est pas d’accord sur tout politiquement). Ça pose quand même grave question dans des milieux qui se veulent révolutionnaires… Dans ce contexte, beaucoup de gens en viennent à voir l’empathie comme une faiblesse, ou du moins à faire performance de cette attitude. Ça existait avant bien sûr, mais je pense particulièrement aux cercles politisés sur Twitter, où j’ai été super investie à certains moments, et où manifester de la compréhension pour des gens avec qui « ton cercle » idéologico-affinitaire n’est pas d’accord est souvent un motif de soupçon, voire d’exclusion. Donc, soit la complexité humaine est consommable, soit elle est méprisable. On crée énormément de groupes d’appartenance qui éclatent en fait au moindre désaccord politique et/ou personnel, et il apparaît dans ces moments là que ces groupes ne font que créer de la solitude.

Alors on trouve des moyens d'éviter de se confronter à tout ça, à en se complaisant dans cette solitude (cf. les memes de fausse autodérision sur l'anxiété sociale), voire parfois en l'exaltant comme signe d'une particularité essentielle et valorisable (« je suis Haut QI et INTP, c'est ce que je suis, c'est mon identité et mon être profond, je ne peux pas le changer »). Cela n'a pour effet que de renforcer la peur : les autres, l'extérieur, « les extravertis » sont dépeints comme irréductiblement menaçants car différents de toi en tous points, eux aussi de manière irrémédiable. Pourtant, la complexité des relations devrait être apprivoisée comme quelque chose normal : vivre comme humain implique d'interagir avec d'autres êtres doués d'intelligence et de sentiments tout aussi mêlés que les tiens, et chacun a un pouvoir sur l'autre (de faire du mal, mais aussi de guérir, ce qui est à la fois terrifiant et merveilleux).
Tumblr et Twitter sont des essaims d'introvertis hypersensibles en société, et je ne pense pas que ce soit un hasard. Je ne pense pas qu'ils soient vraiment des refuges neutres qui ne font que répondre à un besoin commun et fortuit. Est-ce qu'ils ne reproduisent pas quelque chose, voire le créent ?

Les réseaux sociaux m’ont permis de rencontrer des gens cools bien plus rapidement et bien plus à mon aise que si j’avais attendu de construire tout mon réseau IRL, et j’en ai eu crucialement besoin à des moments de ma vie où il m’était parfaitement impossible d’aller vers qui que ce soit. Mais la construction de relations adultes ne peut pas se faire en restant là-dedans, ça ne peut être qu’un début sur lequel bâtir d’autres choses, en s’éloignant du mode affectif distant et objectifiant imposé par le capitalisme. On se rend compte à un moment ou un autre que ces connexions ne sont pas authentiques si elles ne se prolongent pas autrement ailleurs, et ne peuvent pas remplacer un réel travail d’empathie ni une réelle solidarité. 

Il n'est pas étonnant que ce soit via les réseaux sociaux que le terme de travail émotionnel, inventé dans une perspective sociologique pour qualifier une partie du travail demandé aux femmes dans les emplois de service, soit devenu un prétexte pour envisager toutes les relations humaines sous cet angle. A tel point que tu te retrouves à penser le soutien à tes amis/amoureux-ses, ou les manifestations d'empathie envers qui que ce soit, comme du travail émotionnel. Tout investissement émotionnel devient un fardeau, un service que tu rends aux autres et pour lequel tu attends d'être rémunéré-e d'une manière ou d'une autre, et la magie fait le reste en faisant passer ça pour une posture militante forte. On cherche une solution individuelle à un problème collectif, ce qui a pour effet très productif de valider le caractère marchand de chaque relation.

Je crois que je sais mieux m'investir émotionnellement avec les personnes que je rencontre et soutenir les gens que j’aime quand je me déconnecte un moment de Twitter. Je n’ai jamais reçu de soutien plus apaisant que de la part de gens qui avaient grandi hors de ça ou s’en étaient détachés d’une manière ou d’une autre. J'ai aussi l'impression que les gens qui ont trouvé un réel soulagement à la solitude avec tout ça sont ceux qui ont appris à forger des relations mûres hors de Twitter. Quand ils rencontrent des nouvelles personnes via Internet, ce qu'ils ont appris auparavant s'applique, et des échanges authentiques peuvent avoir lieu. Mais pour les jeunes adultes de mon âge, qui ont grandi largement enveloppés par cette forme de communication, tout est à apprendre. Twitter m'a évité trop d'isolement, mais ne m'a pas appris à en briser la charpente. Être sur Twitter ne m'a pas appris à m'engager humainement envers les personnes que je rencontre, et je sais maintenant que je ne peux développer et entretenir des relations adultes qu'en dehors de ce contexte.

C'est dans les espaces extérieurs aux réseaux sociaux, les moments amicaux IRL ou des conversations en ligne privées avec des personnes qui se connaissent aussi IRL et qui ont elles aussi envie de connaître les autres au-delà du simple dénominateur commun « féministes timides », qu'on peut construire autre chose. En faisant l'effort conscient de donner de l'espace à la complexité des autres, en faisant l'effort de l'empathie, en essayant d'appréhender la peur des relations collectivement. Il va nous falloir guérir de tout ça si on veut, à court terme, vivre nos vies de manière moins aliénée, moins anxieuse et moins déprimée, donner aux autres de manière beaucoup plus sensible et profonde, mais aussi, à long terme, construire une société révolutionnaire.

7 décembre 2018

Oiseaux, à genoux, mains sur la tête

Les oiseaux.
Les oiseaux dans la tempête.
Les oiseaux de seize ans, peloton aligné à genoux sous les sarcasmes des fascistes.
Le béton de Mantes-la-Jolie. Les mains liées par un morceau de plastique. Les mains liées !
Aujourd'hui la misère froide, demain l'exploitation, et vous avez seize ans et la rage.
La réponse à votre rage est une guerre qui n'est soudain plus larvée
Ce n'est plus que de la terreur ouverte. La terreur seule et crue, sans limite.
Jour de lycée. L'humiliation. Jeudi. Jeudi des oiseaux qu'on écrase.
Je veux un chœur qui chante pour vous.
Je veux un fouillis de voix graves et rêches et sûres qui chantent pour vous.

Je veux que les ministres se taisent. Je veux qu'ils regardent et qu'ils aient honte et qu'ils aient mal.
Je veux la grève générale des oiseleurs
la grève générale et que les bureaux explosent dans un bruit de tempête, que plus aucune machine ne tourne, la grève générale
plus aucune patience, plus de sourires feutrés, je veux la grève générale des artistes des universitaires polis
la grève générale et des onguents, du miel, des pansements pour vos mains
vos bouches, vos yeux.
Les flics, les fascistes, vous jettent dans des caves et vous disent : la colère n'a pas sa place en démocratie.
Ils vous traquent jusque dans les forêts et les ruelles, et sourient en vous arrachant les os.
Et pour cela ils sont payés.
Ils rentreront chez eux ce soir et s'installeront confortablement. Ils sont payés pour arracher les ailes des oiseaux
les épingler au mur
un après-midi de décembre.
Ils sourient.
L'horreur fasciste s'évalue au nombre de « quand même ! » lâchés par les députés.
Ils sourient en vous arrachant les os.
L'horreur fasciste « doit être resituée dans son contexte ».
Ils sourient en vous frappant à terre.
L'horreur fasciste « doit appeler une réponse calme, mais ferme ».

Que personne ne cuise plus de pain
que personne ne hume plus le pain chaud
l'odeur apaisante et fraternelle
tant qu'on écrasera les oiseaux.

Je veux que les murs s'effondrent. Je veux que le pays brûle. Je veux que tout se brise et je veux vous faire un abri
où vous puissiez vous blottir et vous reposer.
Je veux un chœur qui chante pour vous. 
Je veux qu'au milieu des éclats de la boue des rues sales des étoiles au milieu des bureaux sommeilleux des maisons étroites des logements de fortune des moteurs des machines de chantiers des supermarchés des cathédrales de la ferraille retentisse la berceuse la plus douce
pour vous les oiseaux
les oiseaux de la tempête qui s'annonce
Je veux la plus belle litanie de lutte au milieu des boulevards.
oooo-hh-ooooooooohhh. Le bruit des vivants.

14 septembre 2017

ton histoire

Pour une raison que j'ai du mal à identifier, 120 battements par minute m'a laissée relativement froide.   Je me pose beaucoup la question de savoir pourquoi — tous mes potes se reconnaissant comme gays, bi-e-s ou lesbiennes ont adoré, ont été émus, ont été secoués. J'ai l'impression d'avoir un rouage qui fonctionne mal. Le film me laisse un goût de "je vois bien tout ce que tu as voulu transmettre mais je ne l'ai pas reçu", un goût inconfortable de manque. 

Peut-être à cause du jeu correct mais inégal des acteurs, à cause des séquences au ralenti à l'esthétique ultra-lisse, presque publicitaire, qui brisent le reste de l'histoire qui est tout sauf lisse et met en scène des personnages que je reconnais géniaux et tout sauf lisses. Quelque soit le type d'œuvre, films, séries, romans, musique, si le style ne me plaît pas j'ai souvent du mal à passer outre pour me laisser toucher par ce que veut faire passer l'artiste. Peut-être parce que je me suis blindée, déconnectée de mes émotions — c'est pas mon genre, mais peut-être que là ça fait écho à des choses trop sensibles pour moi, je suis en plein moment de pensées bousculées sur ma bisexualité qui n'est peut-être plus de la bisexualité mais de la lesbianité et sur ce que ça veut dire personnellement, politiquement et socialement.

Peut-être aussi qu'il y a eu mon sentiment bizarre d'éloignement, de distance avec la Communauté LGBT©, que j'ai depuis longtemps, pour plein de raisons qui se chevauchent, et je m'en sens coupable. Je suis là à me sentir bête, usurpatrice, et à me sentir en-dehors (tout en me sachant plus lesbienne que ce que j'avais jamais réalisé) et à culpabiliser de rien avoir ressenti d'autre que ce que ressentirait n'importe quel hétéro en voyant ce film, comme si j'avais pas été touchée par cette histoire que je partage de fait avec des milliers d'autres.

Et donc ma sœur dit qu'elle l'a vu et qu'elle a adoré — "c'est tellement réaliste". On est à table en famille. J'aime beaucoup être à table en famille.
(Non.)
Alors je dis ce que j'en ai pensé et, je sais pas ce qui m'a appris, je me suis aussi embarquée sur le terrain de "ça m'a pas transportée et j'aimerais comprendre pourquoi parce que c'est quand même mon histoire".
Je dis "mon histoire" avant tout pour moi-même. J'ai la sensation d'un devoir, "déjà que tu vis trop comme une hétéro pour avoir ta place où que ce soit connasse, apprends, mets-toi dans ta tête tous ce que les autres ont vécu comme merdes", je veux m'obliger à me confronter émotionnellement à cette mémoire-là. 
Mais ça, ça ne les regarde pas. J'ai dit "mon histoire" aussi pour les mettre en face de fait là, parce que je sais que tant que j'ai pas "ramené une fille à la maison", je n'aime pour eux les femmes que de manière fictive et abstraite, comment peut-il en être autrement Jacqueline, et que ça me fait mal parce que s'il y a une chose qui est bien réelle dans le foutoir de mes questions en ce moment, c'est ça, et que je refuse qu'ils m'acceptent à moitié en essayant de se rassurer. Et, l'espace d'une seconde, mes parents et ma sœur me regardent comme si je venais de leur détailler le phénomène de la baisse tendancielle du taux de profit
"ton histoire" ils répètent avec des points d'interrogation moqueurs dans la voix, genre t'es débile ou quoi t'étais même pas née
je dis ben oui mon histoire parce que c'est quand même l'histoire de la communauté homosexuelle
ma sœur dit sur le ton de celle qui dit une vérité vraie de Jésus, "bah tfaçon moi euh jpense que ça nous concerne tous cette histoire en fait"

je soupire intérieurement, c'est bien ma chérie tu as bien appris ta leçon d'éducation civique, et je dis "oui enfin historiquement c'est quand même pas le cas lol"
et puis mon père prend son sourire de père hétéro de gauche charlie qui se rappelle sa jeunesse
et il dit "c'est vrai que vous avez pas vécu ça mais c'était étrange comme période"... il a pas besoin de finir il nous a déjà dit, olala ces gens que tu voyais dans le métro qui faisaient peur — avec un petit rire discret qui parle de curiosités et de monstres
ce sourire qui dit que lui non plus, non, il n'a pas vécu cette époque
que lui était bien au chaud à l'écart ("qu'est-ce que tu veux faire")
on se mêle pas des histoires de pédés quoi jveux dire, d'ailleurs c'est lui qui adore parler du "droit à l'indifférence" quand viennent les Pride, 
ce serait tellement bien, des homos qui revendiquent qu'on se désintéresse d'eux
oh il a peut-être au mieux regardé les actions d'Act Up à la télé à l'époque
ah oui ça c'était impressionnant
et ils étaient en train de mourir
et ma mère rigole qu'elle va aller le voir elle aussi et qu'elle "va encore pleurer"
tout ça est une jolie forme de spectacle


bah oui, là du coup, je me suis "sentie gay", pour ce que ça veut dire — enfin si justement, ça veut dire ça, précisément, être confronté à ce que la société te renvoie de toi et de ceux qu'à ce moment là tu n'as aucun mal à voir comme les tiens, parce que c'est cette violence même qui te constitue en tant que dominé. Confrontée au fait que t'es en-dehors et qu'en face y a un spectateur, qui te regarde et qui décide des règles du jeu. Je sais pas, bon dieu, pourquoi j'ai pas été aussi bouleversée que je m'y attendais, mais c'est même pas vraiment la question. Regardez-vous bon dieu, répétez vos phrases plusieurs fois à voix haute, soyez conscients de vos petits sourires, de votre gêne, de votre exotisation, et moi j'vois juste l'urgence de me barrer de tout ça, de ne surtout pas renoncer à l'autre côté.

23 février 2017

pas crédible

Je vais bientôt dépasser 20 ans, alors je me suis dit qu'il fallait que j'écrive quelque chose, parce qu'on dit toujours que les enfants ne parlent pas, parce que ceux qui ont défendu les enfants ne l'ont fait qu'en tant qu'anciens enfants, et puis pour me souvenir moi. J'ai parlé d'âgisme sur ce blog, mais pas de mon statut d'enfant, j'ai fait un billet il y a longtemps sur des collègues fugueuses, mais pas sur ce que ça fait, ce qu'il faut dire avant d'oublier, de passer définitivement de l'autre côté, même si on peut toujours faire en sorte que la transition soit moins radicale, faire en sorte de pouvoir garder de l'empathie, faire en sorte de se souvenir, faire attention à ne pas complètement devenir adulte.
Je prétends pas dire grand chose de politique avec ce billet, je sais pas si c'est un témoignage, c'est pas vraiment le but, c'est un genre de note à moi-même pour plus tard, mais aussi une réaction à quelque chose, un déni de pas mal de militant-e-s féministes avec lesquels j'ai échangé, et voilà, en vrai j'aimerais leur balancer ça à la gueule et elles me riraient au nez, on va dire que je fais ça surtout parce que ça me fait du bien de l'écrire.

Je crois être dans une situation matérielle un peu particulière par rapport à cette question : je suis à l'université, lieu où je suis toujours perçue comme adulte parce que tout le monde y est adulte, mais... c'est un peu le seul. Le hasard de la biologie a fait que je suis minuscule et que j'ai un visage jeune, et le hasard de ma construction personnelle a fait que je suis particulièrement sensible et que j'ai du mal à contenir mes émotions. Ces quelques paramètres mis bout à bout suffisent à ce que pas mal de personnes que je croise plus ou moins longuement s'adressent toujours à moi en tant qu'une sorte d'enfant-adulte, ça me maintient de manière assez bizarre dans la catégorie de l'enfance.

Et je vois qu'ils hésitent entre m'humaniser ou non, me considérer comme interlocutrice légitime ou non, m'inclure dans leurs conversations ou non, qu'ils m'adressent parfois la parole avec ce ton débilitant et ces blagues nulles à chier censées faire rire les gosses, qu'ils hésitent à prendre mon avis en compte. Je vois bien que JP à la session irlandaise où je vais continue à me prendre pour une débutante complète malgré le fait que j'ai fini par maîtriser autant que lui le répertoire, je vois bien qu'il a des félicitations paternalistes qu'il n'aurait jamais avec personne d'autre, il me frotte la tête affectueusement sans que je ne lui aie rien demandé, comme on fait aux petits chiens. Je vois bien que mes parents peinent à ne pas me couvrir des mises en gardes et de rappels et de conseils superflus, évidents, qui, même s'ils ne sont jamais absurdes, ne font que m'empêcher de construire mon autonomie. Mais pour eux, j'en ai, par défaut, besoin. Petite fille.

Tout ça se retrouve dans mes interactions de camaraderie. Il s'est développé avec Twitter des amitiés autour de la politique qui sont proches tout en ne l'étant pas, c'est quelque chose d'un peu particulier. J'interagis beaucoup avec des camarades sans militer en pratique avec elleux. Je fréquente majoritairement des féministes anarchistes/de gauche radicale (c'est pas que j'adore ce terme mais voilà), et je voulais parler un peu de l'expérience que j'ai pu avoir, que j'ai parfois toujours, dans ces camaraderies-là tout en ayant 15, puis 16, puis 20 ans, parce qu'elle est assez caractéristique de ce que vivent les mômes un peu tout le temps, et que c'est là que ma place d'enfant/ado m'est renvoyée le plus violemment à la gueule.

Dans ces cercles il est généralement de bon ton de rire de l'idée d'une domination adulte ou du concept d'âgisme envers les enfants (alors que ce terme est utilisé depuis des années par des instituts de sondage et beaucoup d'autres gens pour les personnes âgées spécifiquement, qui vivent leur bonne grosse part de merde). C'est la première chose, qui englobe toute cette expérience d'enfant/ado qui, dans les cercles féministes anars, revendique d'être considérée au même titre que les plus âgées : la moquerie, la légèreté totale sur ces questions de la part de meufs d'une trentaine d'années.

Pourtant, il est assez facile de comprendre qu'en me mettant à fréquenter ces milieux, je m'attendais à ne pas avoir à faire valoir ma parole plus que n'importe qui d'autre : horizontalité, autogestion, tout ça. Mais non, il est apparemment très drôle de faire de l'ironie sur la domination adulte, ou plus exactement sur le fait qu'on pourrait, soi-même, en tant qu'adulte, en être le vecteur.
Situation type : "tain il me soûle à pleurer comme ça ce gosse, j'veux le gifler... haha, comment je suis âgiste t'as vu !!". Drôlerie, humour, poilade. Entre les deux phrases, il est peut être passé une seconde où la dame s'est dit "oups euh c'est pas ouf ce que je viens de dire", mais, heureusement, nous avons déjà une petite saillie humoristique et joviale surgelée pour éviter de nous excuser — même quand on dit ça devant des mômes d'ailleurs, ce qui est une constante de l'expérience de l'enfant/ado, être parfaitement conscient qu'on parle de toi sans t'inviter puisque tu ne peux ni comprendre ni le sujet de la conversation, ni repérer qu'on te met à l'écart, tu es trop con/ne.

Je crois vaguement savoir par quoi cette moquerie a pu être légitimée et finir par être la norme dans cemilieu précisément. Y a d'abord le fait que la notion d'âgisme envers les enfants est effectivement utilisée pour tout et n'importe quoi. Pour justifier la pédophilie, d'une part, avec un raisonnement pété qui fait tout sauf prendre en compte la domination matérielle des adultes sur les enfants (il se trouve en plus que ça faisait malheureusement partie de la rhétorique des grands textes anti-âgistes des années 70, et que les rares auteurs actuels qui traitent encore cette question sont de vieux gars libidineux aux discours très limite. Ce serait bien chouette d'écrire des bouquins anti-âgistes qui attaquent la pédophilie tiens). D'autre part,  au nom de l'inclusion-bienveillante-et-safe de pseudo-oppressions atomisées, pour mettre l'âgisme au même niveau que les autres oppressions matérielles — classe, genre, race. Ces oppressions sont créées au travers de violences qui ne sont pas subies universellement par les enfants en tant que groupe social (je pense à l'exploitation systémique, notamment, l'exploitation des enfants dans certains endroits n'étant qu'un phénomène dépendant du capitalisme).

J'admets être passée par ce genre de rhétorique "de classe" pour justifier la pertinence de l'analyse anti-âgiste, mais ça ne me paraît plus être la bonne. Je pense l'âgisme intimement relié au capitalisme et à l'obsession de l'utilité économique, de la rentabilité, et je pense que pour le coup, le "ça tombera tout seul avec le capitalisme" s'applique (presque). Cela dit, je ne vois absolument pas en quoi le fait de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'une catégorie d'oppression en soi interdit de reconnaître des violences ciblées bien réelles envers les mômes, qui sont permises par une situation qui reste matérielle, tangible : les adultes ont un pouvoir juridique, physique et moral (l'autorité par défaut, l'autorité du "c'est comme ça, c'est moi qui décide parce que je suis adulte", qu'on t'oppose régulièrement quand tu es môme et qui te donne envie de mordre) énorme sur les enfants et je vois même pas comment on peut minimiser ça. Je ne vois pas non plus en quoi ça interdirait aux féministes matérialistes de veiller à ne pas faire comme si les mômes (en général et particulièrement celles avec lesquels elles militent) étaient des cors aux pieds.
De même, on m'a sorti que les adultes ne pouvaient pas avoir de "privilège" sur les enfants car ils étaient eux-mêmes exploités par le capitalisme. Comme si l'anti-âgisme prétendait nier les oppressions de classe (ce serait nier que les filles ne vivent pas la même chose que les garçons, que les enfants blancs ne vivent pas la même chose que les enfants noirs, et que les enfants pauvres ne vivent pas la même chose que les enfants riches, c'est parfaitement absurde). Et comme si être exploité dans la relation de classe empêchait d'être socialement avantagé sur un autre plan. Comme si le fait que les enfants ne travaillent pas les empêchait de vivre de la merde de la part des adultes et d'en souffrir.

On m'a souvent dit aussi que l'infantilisation que je vivais était sûrement moins liée à mon âge qu'au fait que je sois une femme. Bien sûr, j'appartiens par ailleurs à la classe sociale des femmes, dont les membres sont considérées comme des enfants (ou des animaux domestiques, point qu'elles partagent avec les enfants d'ailleurs) par beaucoup d'hommes, ce qui n'aide en rien et rejoint quelques fois cette exclusion liée à l'enfance-perçue.
D'une part, j'hallucine un peu qu'on balaye ainsi d'un revers de main la possibilité que cette infantilisation soit due à la fois à mon âge ET à mon statut de femme, c'est pas comme si c'était une nouveauté dans la pensée féministe. Firestone, dans Pour l'abolition de l'enfance (elle a des positions contestables mais c'est quand même un texte important), montre que les restrictions de liberté des femmes sont aussi celles des enfants, et que les deux mondes sont associés pendant plusieurs années de la vie. L'enfance est le domaine des femmes, qui sont là pour transmettre morale et règles sociales, pas pour aider l'enfant à s'émanciper (l'émancipation, c'est les hommes, qui s'occuperont de finir l'éducation des garçons et non celle des filles. Les filles ne deviennent jamais vraiment des adultes). Elle compare aussi les situations où l'enfant est placé sur un piédestal à celles où les femmes sont louées (pour leur beauté et leur capacité à la maternité) : ces tendances sociales n'annulent en rien l'exclusion des femmes et des enfants, et la continuent au contraire.
Ça c'est pour le côté théorique. Mais d'autre part, JP ne frotte pas affectueusement la tête des autres femmes à la session irlandaise. Les femmes Adultes ne font pas de blagues connes gouzi-gouzi aux autres femmes Adultes. Et dans les cercles féministes, les remarques selon lesquelles mon avis ne vaut rien parce que j'ai l'âge que j'ai viennent bien de mes camarades femmes. Je pense savoir ce que je vis et avoir un minimum les outils pour l'analyser.

La deuxième raison des moqueries, j'imagine qu'elle est liée à la position par rapport à la maternité. Je vais sans doute en parler maladroitement mais en j'ai l'impression que le fait de se réapproprier entre femmes notre corps, de militer pour un accès totalement libre à l'IVG et la contraception, de nous libérer de l'idée de la maternité comme but ultime de La Femme, a conduit certaines à s'écarter violemment des enfants, comme s'ils étaient la cause de l'enchaînement des femmes à la maternité. J'utilise "violemment" et "des enfants" pour bien préciser ce qui me gêne là-dedans : ce n'est ni le fait de ne pas avoir de contact détendu/agréable avec ces personnes (même si je pense que ça se construit et que si on prenait la peine de considérer les enfants comme des personnes ça irait mieux, mais je suis la première à voir que c'est pas facile, je suis moi même généralement très mal à l'aise avec les gens de moins de 12 ans lol), ni le fait de rejeter en bloc le carcan social de la maternité (jveux lui dérouiller sa face), ou d'être dégoûtée à l'idée d'être enceinte (salut salut) ou de parler du fait qu'on n'a vraiment pas envie d'élever des gosses. Ce qui me gêne et me chagrine vraiment, c'est qu'on en vienne à des attitudes de rejet violent des enfants en tant que catégorie de personnes, et c'est ce qui se passe.

Ne serait-ce que par les blagues lues/entendues maintes fois à base de Gosses Insupportables Qui Osent Pleurer Dans Mon Wagon (ok, c'est chiant, mais as-tu réellement besoin de t'en plaindre publiquement) et de comparaisons à des larves ou à des parasites. Blagues que les enfants entendent, et comprennent, sans que l'on daigne leur accorder une once d'attention. Blagues que je lis, venant de mes camarades. Dans le milieu militant féministe, on s'accorde à ne pas insulter des gens en position de faiblesse sociale (quelle que soit la manière dont on considère l'âgisme, j'ose espérer, encore une fois, que la faiblesse sociale des enfants n'est pas un débat) sur la base de ce qu'ils sont. Mais pour une raison quelconque, pour les mômes ça passe. Ils ne nous lisent pas, de toute façon. On peut leur cracher dessus pour le simple fait qu'ils aient l'âge qu'ils ont, et c'est drôle. On peut joyeusement montrer notre pouvoir sur eux pour s'assurer qu'on le possède, et c'est anodin.

Moi, quand je lis ça, ça me tord le bide et je veux tout exploser.

Je ne décrirai pas en détail ce que ça fait d'être constamment infantilisé. Les personnes à qui je m'adresse sont probablement tout à fait capables de faire l'effort de se rappeler de ce qu'elles ont pu vivre étant gosses, de faire le parallèle avec ce qu'elles peuvent vivre en tant que femmes, ou de simplement imaginer qu'un sentiment perpétuel d'exclusion et de moquerie de cette exclusion est assez insupportable. Il faut juste accepter pour trente secondes de sortir de ses principes sur "l'âgisme quelle connerie de notion". Mais enfin, sentir h24 que ton avis sera bien moins relayé et écouté (parce que peut-être formulé de manière moins adroite, moins stylée, moins sûre) que celui de gens qui ont dix-vingt ans de plus, et surtout si c'est un avis qui ne rejoint pas celui du reste du groupe d'amies-camarades, c'est violent. Voir tes arguments dans un débat balayés par un "t'as rien compris, t'as pas assez d'expérience", c'est violent. D'autant plus que c'est ce qu'on vit tous les jours hors des cercles militants et qu'on aimerait justement pouvoir s'y reposer un peu. On se voit méprisés par des meufs qui sont fans de Christiane Rochefort (Encore heureux qu'on va vers l'été, Les enfants d'abord)...


Dans tous les cas, ce qui permet aux adultes de se foutre de notre gueule, c'est une déshumanisation. On est des créatures étranges, des insectes, des machins qui ont l'inélégance d'apprendre à faire et à être en faisant trop de bruit, en n'utilisant pas les bons mots, en n'étant pas toujours compréhensibles ni malléables, en s'opposant aux adultes, en étant ce qu'ils ne sont pas et en prenant de l'espace. En cela, je pense que notre expérience de gosses est similaire à celle de n'importe quel groupe marginalisé, y compris les femmes. Même quand on parle, nos mots sont inaudibles à ceux qui détiennent un pouvoir sur nous, pouvoir rarement questionné, toujours valorisé (que personne ne me parle du fait qu'on écoute un peu plus les enfants qu'avant et qu'il y aurait une sorte de mode de remise en cause de l'autorité adulte, c'est très partiel et ça n'empêche pas la domination d'exister). Et même sans poser ces mots-là sur cette situation, les enfants s'en rendent parfaitement compte. Ils se rendent bien compte qu'ils sont constamment fabriqués comme "étrangers", qu'ils sont mis hors du monde.

Il serait temps qu'on comprenne que les enfants, et surtout les adolescent-e-s puisque c'est généralement à eux que s'applique cette idée, ne sont pas contre les adultes par esprit de rébellion gratuite. Ce mépris de la rébellion adolescente est construit par les adultes, qui voient bien que les adolescent-e-s les détestent mais refusent de se dire que c'est pour autre chose qu'une raison futile. Les adolescent-e-s s'opposent à vous parce que vous avez réellement, souvent, un comportement de merde à notre égard. Parce que vous ne faites pas l'effort de vous adresser à nous comme à des personnes raisonnables et dignes de considération sincère, ni même dignes de construire une relation intéressante avec vous. On ne construit pas de relation avec des adolescent-e-s, on les gère, on les méprise, on les regarde de loin.
J'imagine (et là du coup je parle depuis ma position de jeune adulte qui se prend parfois à avoir des attitudes désagréables avec les enfants) qu'il est très confortable de s'écarter violemment de l'enfance/adolescence quand on sent qu'on la quitte.  Ça permet d'affirmer que d'accord, on vieillit et on s'éloigne du moment où on a comme rare liberté celle de ne rien foutre, mais nous, on est productifs, on réfléchit, on a de l'intérêt, contrairement aux enfants. Ça permet de se rassurer en épousant le pouvoir que nous donne la société sur les mômes. Et comme tous les pouvoirs de catégories de personnes sur d'autres, je pense qu'il serait assez sympathique qu'on accepte de les analyser, et qu'on s'en débarrasse, et ça pourrait (je dis ça au hasard) commencer par nos propres milieux gauchistes-féministes.

29 octobre 2016

Non, leur masculinité n'est pas "fragile"

On lit régulièrement, dans les discours féministes les plus classiques sur Internet, des apostrophes moqueuses à l'adresse d'hommes qui agressent des femmes, basées sur l'idée que ces hommes auraient une "masculinité fragile", qui serait la cause de leur violence. J'ai trouvé ça, par exemple, dans des cas où un homme, sur un site de rencontres, insultait une femme qui n'avait pas répondu à ses avances au bout de dix minutes ; mais aussi des situations où un homme avait tiré au revolver sur une femme qui n'avait pas répondu à son harcèlement de rue (ici le ton n'était plus amusé, mais l'idée était toujours là). 

Ça m'agace. D'un point de vue féministe, je trouve ça politiquement dangereux.

S'il existe une masculinité "fragile" qui conduit à agresser les femmes, c'est qu'il existe une masculinité "solide" (lol) qui aurait l'effet inverse. Une bonne masculinité, qui rendrait les hommes gentils et responsables. Je répondrais d'une part à ça que la masculinité/virilité est partout en Occident énoncée comme rattachée à des notions bien particulières : force, aptitude au combat, dureté. Des valeurs ayant un rapport étroit avec la violence, en fait.
"Mais, méchante féministe révolutionnaire misandre, n'as-tu pas pensé qu'on pourrait redéfinir la masculinité en des termes moins violents ?" C'est en gros le discours tenu généralement à mes camarades et moi sur la question. Le truc c'est que les définitions de la masculinité sont purement une construction patriarcale : elles sont énoncées et envisagées en opposition à la féminité, et cette division n'existe que pour servir une domination (sinon quel est l'intérêt de se faire chier à diviser tous les instants de la vie et tous les caractères humains en moments ou traits féminins et masculins, il faut bien qu'un groupe au moins y trouve un avantage) ? La masculinité est donc indissociable de la domination, et donc de la violence ; elle existe en elle-même comme justification des violences sur les femmes, et fait partie de ses causes (si elle n'en n'est pas la principale). S'il existe une fragilité de la masculinité, elle ne se situe certainement pas dans la violence : la violence est ce qui définit et nourrit cette masculinité, et les agressions contre les femmes ne sont non pas des effets d'une masculinité défaillante mais participent au contraire à renforcer celle-ci. J'ai le même souci avec l'expression "masculinité toxique", d'ailleurs : toxique, c'est-à-dire qui aurait un pendant "sain", c'est-à-dire moins violent, comme s'il était possible de se se débarrasser de la "toxicité" inhérente à la masculinité.

Qu'est-ce qu'un homme qui aurait une bonne masculinité ? Un homme plus doux ? Plus gentil ? Mais dans ce cas, pourquoi dire que c'est de la masculinité, pourquoi en faire une valeur spécifiquement masculine ? Pourquoi tient-on autant à séparer les tendances/attitudes/caractères de chacun (hors contexte d'analyse des rapports de domination évidemment, je parle dans le cas d'un idéal envisagé de société) ? En plus, il serait assez utile d'arrêter de réfléchir en termes de "gentils" et "méchants" : il s'agit de rapports de pouvoir, pas de traits de caractère.

Par ailleurs, on peut se demander à qui reviendrait la tâche de favoriser la Vraie Bonne Masculinité. Aux féministes, probablement, comme dans 90% des cas, or les féministes elles en ont marre parce qu'elles font le taff d'éducation des hommes H24, non seulement d'un point de vue politique mais aussi personnel dans leurs relations avec eux (il faut leur apprendre à être responsables, à savoir s'excuser décemment, à avoir de la considération pour les autres, enfin on reste dans le joyeux côté garde-chiourme qui fait partie de notre statut social, c'est super). La notion de fragilité sous-entend qu'il y a une prise en charge à faire, qu'il faut un peu les plaindre, les réparer, ces hommes "fragiles". Il faut leur redonner confiance en eux, les rassurer dans leur masculinité.

Ce qui m'amène à mon autre problème avec tout ça : la division entre bonne et mauvaise masculinité me rappelle très fortement certains discours masculinistes. L'une des principales thèses du mouvement masculiniste est qu'en réalité ce sont les femmes qui contrôlent le monde et qu'elles oppriment les hommes en... fragilisant leur masculinité (seule différence : ici on assume que cette masculinité doit être associée à la violence d'une manière ou d'une autre, et encore, pas dans tous les discours). Pour les mascus, les violences faites aux femmes sont justifiées par le fait qu'elles seraient responsables de cette détérioration de leur masculinité ; il y aurait en outre, là aussi, une bonne masculinité (on sait pas trop non plus ce que ça recouvre) et une version amoindrie de celle-ci.
Dans les cas qui nous intéressent, il ne s'agit a priori pas de culpabiliser les femmes. Cela dit,  la rhétorique d'une véritable masculinité, authentique, qui serait perdue et devrait être restaurée, est dangereuse, car elle permet de ne surtout pas s'interroger sur le fait que cette "véritable masculinité", dont j'ai tenté de montrer qu'elle ne pouvait être que violente, se porte on ne peut mieux actuellement.

Non parce qu'en vrai, vous trouvez pas que la masculinité est en super forme en ce moment ? Des atteintes graves au droit d'avortement en Pologne et des attaques contre lui en France, des mouvements fachos homophobes (la question de l'homosexualité étant bien évidemment liée à celle de la masculinité), des femmes incarcérées pour s'être défendues face à leur mari violent et dont la grâce prend des années, tous les viols qui ont eu lieu aujourd'hui, hier, l'an dernier, il y a cinq ans, le harcèlement quotidien, les inégalités salariales, la précarité des femmes, enfin je sais pas, c'est quoi tout ça, à part des manifestations visibles et abruptes des valeurs définies socialement comme masculines ? Ce contexte est un appui pour l'expression individuelle de la violence masculine. Comme le disait Virginie Despentes dans une interview cette semaine, un viol concerne tous les hommes, car c'est sur chaque viol que s'appuie leur pouvoir en tant que mecs. Sous-entendre que la masculinité de certains est fragile, c'est éviter de considérer tout ce qui fait au contraire la force terrible de cette masculinité (basée sur des millénaires d'exploitation des femmes, gardons-le en tête, pas sur deux ans de blagues reloues : pour la fragilité, on repassera).

Edit :
Des personnes viennent de me faire remarquer que la question se pose encore différemment pour les femmes masculines, je pense aux butchs notamment. Il manque en effet toute une réflexion là-dessus, je vais tâcher de chercher des ressources pour en parler parce que j'y ai pas encore trop réfléchi et j'ai peur de dire des conneries, stay tuned.